Compte-rendu de la soirée du 26 juin 2024 « Magic Mushrooms, la promesse enthéogène », présenté par Éric Colas.

Pierre Sidon
Pour cette dernière séance de l’année [lire le texte d’Éric Colas], nous allons enfin parler des psychédéliques. C’est un sujet qui tenait à coeur à Éric Colas, un sujet qui n’a jamais été traité. Nous avions déjà abordé le LSD et Timothy Leary, mais les psychédéliques et particulièrement les champignons hallucinogènes n’avaient pas encore été discutés, travaillés à partir de notre hypothèse habituelle : l’addiction n’est pas une maladie, mais un traitement ; les drogues peuvent constituer un traitement d’une jouissance, d’un malaise, d’un désordre. Cette fois-ci, on a le traitement tout seul, sans l’addiction, car la psilocybine est moins « addictogène » que d’autres drogues, y-compris de certaines à visée thérapeutique. C’est la promesse d’un traitement qui revient au premier plan actuellement, qui suscite des effets, des espoirs prétendument thérapeutiques, avec des chercheurs qui sont eux-mêmes des consommateurs des drogues, qu’ils expérimentent sur eux-mêmes ou dans le cadre d’études universitaires, académiques. Il y avait le précédent du Largactil, testé par une psychiatre du laboratoire du Pr Laborit. De mémoire, elle avait témoigné d’un vécu d’étrangeté, de dissociation. Là, les chercheurs décrivent des effets alléchants et une promotion de la psilocybine : ceux qui l’ont essayé en attendaient quelque chose, d’ailleurs c’est une de tes hypothèses et ta conclusion principale porte sur l’espoir. L’espoir qu’on espérait en retirer.

Éric Colas
L’espoir d’une guérison. Quand Blanche Gardin dit que ça l’a guérie, elle compare les champignons avec les anti-dépresseurs.

Pour les Américains, les anti-dépresseurs peuvent être des neuroleptiques, ils ne les distinguent pas comme les Français, parfois il y a des confusions classificatoires.

Certains s’initient aux champignons avec cette idée d’une guérison, car les expériences et expérimentations indiquent qu’avec peu de prise tout au long de la vie, ça modifie le rapport à soi-même et au monde. On ne sait pas bien de quoi ils sont guéris, c’est un peu comme la sismothérapie.

PS
« On tempère, on obnubile, mais on ne sait pas ce qu’on fait », disait Lacan.

EC
L’autre point important que je voulais retracer, c’est que la guerre à la drogue, c’est fini, une parenthèse se referme. Les recherches sur les hallucinogènes anesthésiques devraient aussi reprendre, vu qu’elles s’étaient arrêtées dans le même temps. On voit déjà apparaître les thérapies assistées avec des hallucinogènes.

Coralie Haslé
Est-ce que ce sont des drogues pour faire des choses extraordinaires ou pour revenir à des choses ordinaires ? Avec cette guérison, on accède à une vie normale où on fonctionne mieux ? On retrouve un fonctionnement normal ?

EC
R. Griffiths a ramené la rigueur scientifique dans toutes ces recherches, il note, scientifiquement, qu’il faut un effet mystique, sinon, ça ne marche pas, car on n’est pas réceptif. Si la trouvaille de Griffiths, qui est décédé il y a peu, est juste, ça continuera d’apparaître dans les questionnaires des futures expériences. Il faut que les sujets soient réceptifs à une dimension mystique.

PS Ça rappelle Baudelaire et l’homme augmenté par le vin, qui ne fait qu’amplifier certaines pensées, certains goûts de l’expérience sans drogue. Puis il évoque Saint Augustin, « interior intimo méo [1]« , Dieu au plus profond de moi, une idée du divin au plus profond de soi. Blanche Gardin ne semble pas très mystique, plutôt matérialiste. Mystique, c’est en référence à la jouissance, une amplification de certains états d’esprit, ce qui parvient du corps à l’esprit, les passions de l’âme.

Cristobal Farriol
Il faut une prédisposition au mystique et un accompagnateur, ce qui relève du transfert.

PS
Concernant l’ayahuasca, il y a un effet culturel. Celui qui fait le voyage pour l’essayer, c’est qu’il en a déjà une idée, un imaginaire de ce qu’il veut trouver. Ce ne sont pas les mêmes effets si c’est pris là-bas ou ici dans une gélule avec un médecin. Concernant le parallèle avec les antidépresseurs, leur effet est-il apaisant ou excitant ? Les sédatifs éteignent, même si ce n’est pas tous de la même manière. Mais un excitant produit des effets différents : endormir certains sujets, en réveiller d’autres. Les hallucinogènes produisent des hallucinations, des distorsions ou des modifications du sentiment de la réalité. Si on sédate, c’est uniforme, ça ne dépend pas du sujet, ça éteint le sujet. Si on excite, ça n’est pas uniforme et ça dépend du sujet. Les antidépresseurs sont des excitants qui font dormir certains, qui en angoissent d’autres. Les classifications sont en échec face aux substances.

EC
T. Leary a été très dangereux, car il a tordu le protocole de prise de ces drogues en enlevant l’accompagnateur, il laisse le sujet tout seul avec l’expérience hallucinogène. T. Leary ne fait pas faire le travail de remémoration de l’expérience, ce travail permet d’avoir des effets importants, c’est probablement ce qui permet qu’il n’y ait pas besoin d’en prendre tous les jours.

PS Pour Balint, le psychiatre se prescrit lui-même. Pour François Dagognet, épistémologue élève de Canguilhem: il n’y a pas de maladie dont une substance serait le spécifique, à part certains déficits d’hormones ou de vitamines. C’est en échec car le médicament c’est du réel, mais la classification, c’est du symbolique. Les classifications compliquées sont abandonnées au bénéfice d’un axe binaire excitants-sédatifs, ce qui est très faible. On a renoncé à faire rentrer le médicament dans des classifications, mais on ne renonce pas à faire rentrer le médicament dans des discours marketings.

EC
La partie sur la répartition des effets mystiques et hallucinogènes, je l’ai inventée de manière expérimentale. Le Un et le Tout en même temps, est-ce une caractéristique de l’imaginaire, de la consistance ou la jouissance qui morcelle et connecterait ? Et la création de mots qui manquent pour dire l’expérience, comme psychédélique ?

PS
Ce n’est pas les effets de la Lettre mais ça découpe aussi de nouvelles zones érogènes, comme dit Éric Laurent. Alors ça appelle des mots pour transmettre, stabiliser quelque chose de l’expérience vivante. Romain Rolland a parlé du sentiment océanique, mais chez Freud, c’est de l’imaginaire ou de la jouissance ? L’imaginarisation de la jouissance ?

PS
Je suis frappé du fait qu’il n’y a pas de trace de l’angoisse. Les sujets angoissés sont exclus a priori de l’expérience, ce qui homogénéise les résultats par l’entrée ou par la sortie de l’expérience, ce qui fabrique des statistiques purifiées. C’est ce qu’écrit R. Griffiths dans la discussion des résultats. On a assisté au même procédé lors de l’AMM française du Prozac, qui a enlevé les grands déprimés, les suicidaires. C’est ce qui fait qu’il n’y a plus de recherches sur les médicaments, il n’y a quasiment pas de nouveaux médicaments mis sur le marché. Qu’en sera-t-il avec le développement des thérapies assistées, massivement promues aux USA et aussi en France ?

Marco Androsiglio discute de l’expérience du corps lors de ces séances, en comparaison de l’expérience analytique.

PS
Le corps est présent pour rendre présente la possibilité du rapport sexuel, pour qu’il n’ait pas lieu, comme dit Miller dans Libération à propos du « Divan au XXIe siècle ».

EC
avec les champignons, le corps est excité.

PS cite J-A Miller dans le cours « extime » : le contact du divin se produit dans l’orgie, c’est l’idée de Dieu dans l’infini de la jouissance, toutes les jouissances. Aujourd’hui, on assiste au retour au paganisme.

Lorsque M. Polan raconte son expérience de la psilocybine, il l’explique par la plasticité cognitive, mais c’est un raisonnement par analogie, qui est fréquemment utilisé en neuro-imagerie.

Avoir aperçu la vérité en une occasion a eu un effet décisif. La construction de la réalité n’est plus la même et c’est entretenu avec le travail de remémoration. Formulons l’hypothèse qu’une expérience encadrée par un rituel, ce n’est pas le produit tout seul avec l’illimité d’un produit dans le corps, c’est pris dans une structure d’échange de langage, d’institution qui borne l’infini. Blanche Gardin fait rire, elle décontenance l’Autre, c’est un traitement de l’Autre. Elle est dans un lien de parole à l’Autre, avec son impresario qui est situé au Canada. C’est une recherche de savoir, d’expérience, un dialogue avec le produit. Le corps contient la substance. Du côté du fantasme, c’est un traitement de l’imaginaire. Il faut toujours faire le diagnostic (différentiel), s’il y a fantasme ou pas, pour cadrer la réalité, c’est ce qui fait qu’on n’est pas fortement addict. Pour l’addiction, il faut l’infini sans le bord d’un fantasme pour avoir besoin des drogues pour vivre, c’est là où ça impacte la vie au détriment des activités habituelles du sujet malgré le mal que ça lui fait. Ce sont les critères réunis par Goodman, mais qui ne sont pas toujours réunis dans tous les cas. On ne peut pas distinguer l’usage des psychédéliques avec fantasme et l’usage de drogues plus addictogènes, ce n’est pas dans la drogue que la différence va se faire concernant l’addiction, mais dans la présence ou pas du fantasme. Ce n’est pas le produit qui est addictogène, mais ce qu’en fait le sujet qui peut prendre une place qui vient le déborder et qui est la place de la pulsion de mort. La jouissance est illimitée par nature, mais il peut y avoir des cas de névroses où s’est déchaînée la pulsion, surtout des cas féminins, c’est plus rare chez les hommes. Ceci est une catégorisation un peu systématique, qui rend compte de la clinique lourde qu’on a chez les sujets qui viennent en institution.

Si tout le monde délire, ce n’est pas la même chose qu’il y ait fantasme ou pas, il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée. Au niveau structurel, on n’a pas la même modalité de délire, ça ne traite pas la jouissance de la même manière, c’est moins bien pris en compte dans les psychoses en général, les psychoses déclenchées. Il n’y a pas la même efficacité qu’avec le fantasme. Le toxique vient traiter quelque chose de la jouissance qui est insupportable, on va plus voir cela dans des cas où elle est moins bien prise en charge, plus dans des cas de psychose que de névrose. Si un délire est efficace, c’est un critère. Si un délire fonctionne bien, il y a moins de cas d’addiction, il y a une construction symbolique.

Le bord est éclaté quand on prend des champignons. Il n’y aurait pas de bad trips avec défenestration sous champignons, alors peut-on prendre des champignons quand on a des idées noires ? Dans l’expérience avec des malades cancéreux pour qui le traitement échoue, ils sont apaisés malgré le pronostic funeste. À contrario, le LSD a participé de massacres aux USA. Mais il n’y a pas de preuves avec les champignons.

EC répond à une remarque sur ASUD et les groupes Narcotiques Anonymes. Pour ces groupes, les drogues viennent résoudre des tas de problèmes, alors ils développent le discours du rétablissement pour tous et pour tous les problèmes, qui devient la clé universelle, ça guérit tout.

PS
Avec la démarche scientifique qui purifie la science du sujet, c’est la panacée avec les champignons, ils peuvent dire qu’un médicament fait ça pour tous. À condition qu’il y ait un peu de transfert, qu’il y ait de l’Autre, qu’on veuille s’adresser à l’Autre.

PS remarque que les drogues font diversion. S’il n’y avait pas eu les drogues, le couple Wasson serait-il resté ensemble ? Il leur fallait quelque chose en plus, une médiation, qui fasse rapport sexuel. Quand dans un couple, il y a un objet commun, une mission, ils en ont parlé à tout le monde, ça fait tiers, ça fait rapport sexuel, parce que c’est médié.

EC remarque que personne n’a cliqué sur le lien pour partir en week-end d’initiation aux truffes hallucinogènes aux Pays-Bas. C’est l’apparition de la promotion de ces drogues via Internet, désormais sans aller sur le Dark web.

PS
Peut-on s’attendre à une nouvelle interdiction ? On constate que ces produits ne provoquent que peu de risques de troubles à l’ordre public et personne n’a sauté par la fenêtre, il y a peu ou pas de risques somatiques, les gens ne deviennent pas tellement addicts après. On rappelle que c’est tout de même une expérience de dépersonnalisation. Quelles drogues interdit-on ?, autorise-t-on ? Quelqu’un fait remarquer que ça pourrait permettre à un névrosé de vivre la vie d’un schizophrène.

PS complète que ça permettrait à un sujet rigide, comme tel patron de la tech qui prenait du LSD, d’obtenir un décalage bénéfique : comme M. Polan, leur égo est diminué, morcelé, ça fait du bien quand on a un ego surdimensionné, plutôt le Moi, d’ailleurs. Si on est morcelé et qu’on a ça, ce n’est pas le même trip. Ça ne doit pas faire du bien à des sujets plus schizophrènes de prendre de la psilocybine.

 

  1. Saint-Augustin, Confessions 3,6,11 : « Tu autem eras interior meo et superior summo meo » : Mais Toi, Tu étais plus intime que l’intime de moi-même et plus élevé que les cimes de moi-même. , à partir de « 6. 11. Où étais-tu donc,,, » ↩︎

Lire le texte d’Éric Colas :