Pierre Sidon
Ancien élève de l’École normale supérieure (ENS Ulm) en biologie et chimie, docteur ès sciences, il est devenu chercheur en neurosciences computationnelles, travaillant sur la conscience, et a publié plus d’une centaine d’articles dans des revues prestigieuses[1]. Psychiatre, universitaire, puis professeur, il a présidé la sous-section de psychiatrie au Conseil National des Universités. Chef du pôle universitaire de Saint-Anne, il préside aujourd’hui la Fondation Pierre Deniker, le Congrès de l’Encéphale, (principal congrès annuel de psychiatrie de langue française) Président de la Compagnie des Experts Médecins près la Cour d’Appel de Paris (CEMCAP), il est aussi vice-président au Conseil départemental de Paris de l’Ordre des médecins. Deux livres primés, publiés en 2022 et 2024, l’ont propulsé sur le devant de la scène intellectuelle française. Le premier a été couronné du prix Jacques de Fouchier de l’Académie française. Il a été élu à la même Académie dans la foulée du deuxième. La psychiatrie française n’a jamais connu profil si brillant, éclectique et érudit, fécond et conquérant. Mais c’est peut-être lui-même qui se décrit le mieux lorsqu’il fait l’éloge de Jean Delay : « l’histoire d’une conquête au galop : interne des hôpitaux à 20 ans, agrégation de médecine à 31 ans ; leçon inaugurale à 40 ans, élection à l’Académie de médecine à 48 ans ; élection à l’Académie française à 52 ans. Quelle promptitude ! »[2]Comme l’a souligné Pascal Ory, dans sa « Réponse au discours de réception à l’Académie Française », « si vous ne fûtes interne des hôpitaux qu’à vingt-quatre ans (…), notre Compagnie vous a élu en son sein cinq années plus jeune que Jean Delay »[3].
Dans son premier livre, Un coup de hache dans la tête[4], où il est question des liens de la créativité et de la folie, il entend inscrire ses pas dans les traces de Jean Delay, notamment quant à sa démarche psychobiographique[5]. Mais aussi, affirme-t-il dans son Discours de réception à l’Académie Française, « …je ne peux me départir de ce structuralisme qui dominait alors la vie intellectuelle, et que je persiste à cultiver, en normalien qui ne parvient guère à s’éloigner de la rue d’Ulm. » [6] Dans notre lecture, nous ferons nôtre cette orientation, surprenante dans sa bouche, d’autant qu’il l’indique : il n’y a « pas de bon psychiatre qui ne soit un bon lecteur. »[7]
Liberté et aliénation
Ce premier livre l’amène à conclure, comme Henri Ey[8], maître de Jean Delay, que la maladie mentale est une perte de liberté[9] et qu’elle n’est pas cause de la créativité. Il s’appuie d’emblée sur son intuition de clinicien : « Quels que soient les éventuels quiproquos entre mélancolie et dépression, il semble bien difficile d’établir au quotidien de l’exercice clinique un lien entre la souffrance psychique qui caractérise la dépression et une forme de créativité. »[10] Il se référera, dans la suite et conformément à son orientation génétique et statistique, à des études de « score polygénique de risque » de survenue de troubles mentaux et à des études sociologiques populationnelles chiffrées de la « créativité ». Celles-ci lui font affirmer : « La folie fascine par ses constructions et l’apparente liberté qui semble l’animer, mais à y regarder de plus près c’est un paysage de désolation que l’on arpente » : « il faut dans la fréquentation intime de la folie prendre acte de son inaccomplissement » [11]. Bien qu’il évoque volontiers, dans les médias, le maniement de la contrainte, en psychiatrie, « c’est de liberté qu’elle est éprise, celle des patients qu’elle se consacre à leur rendre »[12] : s’il conclut que « la maladie obère la créativité plutôt qu’elle ne permet de la déployer »[13], qu’elle est « stérile »[14], c’est que la folie est le contraire de la liberté. Enfin, on pourrait se méprendre quant à la « parenté » et la « fraternité » qu’il fait résonner « entre folie et créativité »[15] : ces mots, faux-amis sous sa plume, ne sont pas des métaphores mais bien à prendre au pied de la lettre du matériel génétique. Et de conclure que ce ne sont pas les patients, mais bien plutôt leurs apparentés qui créent : « la probabilité d’exercer un métier créatif est nettement plus élevée chez les apparentés au premier degré (frères et sœurs, parents et enfants) de patients ayant une schizophrénie et de patients ayant un trouble bipolaire. »[16]
Rejet du symbolique
Pour preuve ? Une hiérarchisation quant à ce qui se transmet dans les familles : « l’effet du score polygénique est observé dans la même proportion pour les apparentés au premier, second ou troisième degré de patients ayant une schizophrénie ou un trouble bipolaire » : « ce qui démontre que c’est bien la base génétique (le score polygénique) et non la proximité d’un apparenté malade (diminuant aux second et troisième degrés) qui conditionne la créativité, nous permettant d’enterrer formellement les hypothèses culturalistes. »[17] Le raisonnement repose ici sur une défiance quant au symbole, traité comme un être physique perdant son énergie sur son parcours. Est-ce un effet de son refus revendiqué du dualisme cartésien, qui le mène à confondre esprit et étendue ? C’est en tout cas faire fi de sa transmission, inhérente à sa nature symbolique, qui en fait la permanence immémoriale, celle-là même de la langue, de la culture, des mœurs et des traditions, des croyances et des cultes. Mais alors, le refuserait-il, ce symbole, en tant que psychiatre alors même qu’il le célèbre dans les arts ? Ce trouble dans la transmission étonne d’autant plus que, lors de son « Discours de réception à l’Académie Française », il n’hésite pas, au contraire, et d’ailleurs devant ses parents présents dans le public, à faire valoir la puissance des aïeux : « Si vous voulez connaître une personne, faites-la donc parler de ses grands-parents. Vous entendrez les idéaux qui ont forgé son ambition, vous percevrez le creuset de sa sensibilité. Pour certains, il vous faudra chercher du côté de quelque tante, ou parrain, l’important étant de s’écarter de la vulgate freudienne du triangle œdipien, pour mieux faire parler l’oracle. »[18] Tout sauf les parents ! s’emporte-t-il en évoquant : « les contrées interlopes du déterminisme familial, selon lequel ce sont les mots et attitudes qui causent la maladie. Il faut souligner combien cette lecture culturelle des troubles mentaux, c’est-à-dire ici l’idée qu’ils sont la conséquence directe du comportement de la famille, imprègne notre imaginaire et hélas le discours de bien des praticiens. »[19]
Nature explosive
C’est ici que ce premier ouvrage trouve son centre de gravité : réfuter la transmission au profit de la création dont il situe la source, très justement, dans l’individu lui-même, presque ex nihilo, comme en témoigne sa référence, dans ce même « Discours de réception », à Marthe Robert et au concept de roman familial : « Tout est donc affaire d’ascendance rêvée, qui crée pour l’enfant une perspective dans le passé comme dans l’avenir. » Et c’est ainsi que, conduit à rendre hommage à son prédécesseur, Valéry Giscard d’Estaing, dans le fauteuil de l’Académie Française, il s’intéresse tout particulièrement à la réalisation du roman familial du père de celui-ci, sensible dans le relèvement de la particule d’Estaing. Ce père, qui était l’auteur d’un essai intitulé La Monarchie intérieure et suggestivement sous-titré : Essai sur la seigneurie de soi-même. Il paraît dommage qu’il ait gardé pour lui cette inspiration féconde car elle ouvre, bien plus que le big data des spectres génétiques, le chemin, sinon du génie, du moins de la création, parfois modeste, ou de la réinvention de soi, souvent indispensable dans la pratique clinique et dans la vie en général.
Reste que c’est probablement aussi cette sorte de défiance subjective qui l’assigne, bien malgré lui, à la thèse de la causalité génétique. Muni de ce refus des « thèses culturalistes », il disqualifie la puissante causalité du verbe malgré l’hommage ubiquitaire qu’il lui rend[20]. Il ne peut ensuite qu’ironiser sur le débat oiseux des rapports entre la survenue des symptômes psychiatriques et ladite créativité dans les familles[21], d’autant qu’il ne lui reste que le recours à ce concept pauvre de « comportement des apparentés », ainsi qu’au « score de créativité », bien limité lui aussi.
Pourtant, s’il s’appuie sur des hypothèses génétiques, il éprouve tout de même le besoin d’user de sophismes usités : « pourquoi ne pas considérer que la dépression puisse survenir comme chez d’autres un cancer, une atteinte de la thyroïde ou une infection virale ? Pourquoi en chercher toujours une cause psychique ? Et comment comprendre alors l’efficacité d’un traitement médicamenteux de type antidépresseur ? » L’argument est moins original que le reste de l’ouvrage. Il est aussi moins prudent que nombre de neuroscientifiques lorsqu’il affirme que « de fait, on peut considérer la dépression comme une maladie affectant le cerveau, et nombreux sont les résultats scientifiques qui l’attestent. »[22] Cédons ici à son goût pour la psychobiographie en rapportant une autre de ses confidences : « né dans les années soixante-dix, je ne cesse d’y revenir, ce que mes confrères d’origine, psy en tous genres, ne manqueront pas de qualifier de quête des origines, recherche d’une scène primitive. Je suis fasciné par cette liberté, ce jardin d’Éden sans sida, parsemé de puits de pétrole et animé par cette foi dans la modernité qui m’a laissé la conviction que tout est chimie, dont mon exercice de « chimiatre ». »[23] En matière de scène primitive chimique, on se référera aussi à sa confection, imprudente encore, de ses « premiers explosifs » dans son enfance[24] – il ne précise pas quels ont été les suivants.

Ainsi peut-il conclure en retrouvant le lapin de la causalité organique qu’il avait initialement mis dans le chapeau : « Il s’agit bien de tourner le dos (…) au dualisme de Descartes puisque notre vie psychique est ainsi fondée dans notre biologie : c’est la matière même de notre cerveau, et partant, du corps, qui conditionne l’émergence de cette vie. »[25]C’est bien, en effet, sur une théorie vitaliste qu’il échoue, une fois la culture déboutée de toute fonction causale.
Culture du neurone
Son départ était pourtant plus nuancé, antisystème presque, dans son usage du terme de « trouble » (inhérent au manuel DSM[26]) : « Penser trouble, c’est ne pas céder à la tentation de faire système et accepter d’arpenter des zones d’ombre, des paradoxes, des pertes de sens. C’est aussi prendre la mesure de ce que toute vie a de singulier, et rencontrer chaque homme aux prises avec ce qui le trouble. Nombreux seront les raisonnements et théories qu’il nous faudra fréquenter pour mener notre réflexion. Aucun et aucune ne sauraient résoudre parfaitement notre énigme, sous peine d’en annuler les termes : la condition du trouble. De sorte qu’il nous faudra accepter et même revendiquer de n’y jamais vraiment parvenir. »[27] Et puis, il avait bien l’intuition fondamentale qui eût pu donner à son ouvrage bien plus de pénétration que cette décevante réduction à l’organisme lorsqu’il affirmait au début que « cette faculté de liaison et de déliaison entre affects et représentations, c’est ce qui nous permet de donner ses couleurs au monde. Il y a dans ce processus quelque chose de la création du monde. Pouvoir de démiurge que celui de l’homme, ici radicalisé par la maladie bipolaire. Peut-être est-ce ce qui lie plus généralement folie et créativité : l’une et l’autre seraient déterminées par cette même faculté de recréer le monde et de le bouleverser. »[28] Et : « Ce que consacre la schizophrénie, c’est ce pouvoir qu’ont les hommes de construire la réalité. »[29] Éclats brillants d’une longue méditation, assimilation d’une authentique culture… finalement rabattus sur le neurone. Car lorsqu’il s’agit de rentrer dans le détail de la clinique, dans le chapitre intitulé « L’essor d’une science de la créativité », c’est à la biologie qu’il recourt enfin : « Il est utile de s’intéresser à l’infiniment petit. L’essor d’une psychiatrie se fondant sur la biologie est largement la conséquence de la découverte des premiers psychotropes dans les années 1950. »[30] Et c’est alors la dopamine qui devient l’argument décisif. D’où le contenu, inquiétant, de la formation des psychiatres : « Ces aller et retour entre l’observation à l’échelle de l’homme et les aléas de la vie des neurones constituent une gymnastique que tout jeune psychiatre apprend à pratiquer. »
Dans ces conditions, comment « rester psychologue » et quid de toute psychothérapie, c’est-à-dire de la mise en œuvre de la responsabilité du sujet, si la causalité relève, en dernier ressort, du gène ? « Quels que soient les mécanismes mis au jour, conclut-il, il incombera à chacun de construire le fil narratif. »[31] S’agirait-il de psychothérapie adjuvante, de soutien ou occupationnelle ? Et alors tout cela ne serait que… littérature ?
Prothèses et hybridations
Son deuxième ouvrage développe ses conceptions au regard des nouveaux outils de l’Intelligence Artificielle. Sa thèse : nous sommes déjà hybridés par l’écriture et la lecture. Il en déduit d’ailleurs qu’« il n’aura donc pas fallu attendre les interfaces cerveau-machine, ou même l’essor du digital, pour voir émerger une psychopathologie de l’hybridation. »[32]On n’est, apparemment, pas loin de l’idée lacanienne de parasitisme du signifiant. Pour autant, sa conception s’avère différente en ce sens qu’il semble supposer un état de nature de l’être humain, pré-hybridation. C’est l’idée que la pensée existe en-deçà du langage, idée affine avec le cognitivisme et la philosophie analytique. Elle fait, du langage, un organe, comme l’avait avancé Chomsky. Dans cette idée, l’écriture est une augmentation. Pour Lacan au contraire, c’est le langage qui fait l’homme et il n’y a pas de pensée qui ne soit langagière. L’homme n’est donc pas augmenté, il n’est homme que parce qu’il est vivant parasité par la langue – à moins que ce ne soit diminué. Il n’y a donc pas d’humain hybridé mais humain parce qu’hybridé. Ce pourquoi l’IA et ses LLM[33] n’est pas une nouvelle hybridation même si l’intuition de Raphaël Gaillard, d’y voir une parenté, est juste s’il s’agit en effet de partenaires parlants de type perroquet machinique par assemblage de bouts de phrases (tokens[34]). Et il le dit bien dans sa critique des LLM : « L’IA (…) est structurellement construite pour établir une moyenne de l’existant, pondérant les extrêmes, lissant ce qui s’éloigne de la norme. »[35]
Pourtant il est, à cet égard, symptomatique que ses deux livres ne fassent à aucun moment référence à la figure de Victor Frankenstein ou aux mythes lovecraftiens, pas même alors qu’il arpente, dans l’ouverture très littéraire de ce deuxième opus, les sous-sols de la Pitié-Salpêtrière « à la recherche d’un bout de cerveau ». Car l’IA a tout de cet assemblage couturé baroque et monstrueux de la créature. À ce sujet, le physicien et vulgarisateur Adam Becker y a bien vu les parentés avec la créature lovecraftienne : « Les mèmes rationalistes sur la sécurité de l’IA dépeignent les super intelligences non alignées comme des horreurs dépassant notre compréhension, telles des créatures lovecraftiennes venues d’un autre temps. Yudkowsky et d’autres ont explicitement invoqué l’idée d’un “shoggoth”, une créature métamorphosable et “indescriptible” issue des récits de H. P. Lovecraft, comme métaphore à la fois des grands modèles linguistiques et des futures AGI[36] super intelligentes. Il est difficile de ne pas voir une certaine projection dans ces craintes. Les récits de Lovecraft mettaient souvent en scène des cultes ; ils reflétaient la xénophobie, le racisme et le sexisme profondément ancrés chez Lovecraft ; et, par-dessus tout, ils dégageaient une horreur charnelle, une profonde répulsion à l’idée du corps humain comme machine biologique. Il y a quelque chose de cette horreur de la chair dans les opinions des rationalistes et de Yudkowsky. Comme Kurzweil, ils veulent vivre éternellement. Tout le reste semble être un fantasme né de ce désir et de la peur écrasante de la mort qui l’accompagne. C’est la chair qui meurt ; c’est la chair qui ne peut pas aller dans l’espace. La chair n’est tout simplement pas assez forte pour soutenir les fantasmes d’immortalité et de croissance que nourrissent les rationalistes. Il faut donc se débarrasser de la chair si l’on veut maintenir ce fantasme. Le corps humain est l’ennemi. »[37] C’est bien d’une idéalisation qu’il s’agit en effet dans l’IA et elle rejoint celle des paradigmes de la psychiatrie scientiste contemporaine fondée sur l’analogie cerveau- hardware d’ordinateur. Car la matérialité spécifique de la langue et de la pulsion qui découle de son accrochage au vivant sont rabattues sur celle de l’organisme et du cerveau en particulier.

Il y a bien des apports bluffants de l’IA comme outil : de synthèse, de recherche, de rapprochements, de tests et d’analyse du Big Data, sur lequel Raphaël Gaillard s’appuie abondamment : « C’est l’une des grandes forces des pays nordiques que de disposer de bases de données dont le niveau de précision ne cesse d’étonner. Sous d’autres latitudes, il est fort probable que l’existence de ces données ferait l’objet de vives attaques de complotistes en tout genre. Il suffit pour certains que des données personnelles soient conservées ici ou là pour qu’elles fassent craindre Big Brother. »[38]
Mais accorder plus à l’IA, à-partir de la supposition qu’elle serait un sujet, produit non pas une hybridation, mais défait, au contraire, l’hybridation constitutive de la langue et du vivant qui constitue singulièrement l’humain. Dans cette perspective, c’est l’humain qui risque bien de devenir un outil, sinon de l’IA, qui n’est pas un sujet, mais des nouveaux maîtres qui la dirigent. Car elle s’insère dans cette faille réciproque du corps et de la langue. Elle aliène en fait le sujet, qui en est l’effet singulier, en le branchant sur une machine qui y aspire et y substitue son désir en se faisant semblant-de-sujet. Résultat : une uniformisation puissante, une servitude involontaire, une tutelle sournoise au service d’une gouvernance dissidente. Dans cette perspective, l’IA n’est ainsi pas une hybridation mais bien plutôt une déshybridation déshumanisante. Raphaël Gaillard l’a pourtant bien aperçu en lisant les dystopies de la science-fiction : « Par-delà la dysharmonie qu’elle implique, l’augmentation conduirait ainsi au désordre social, à l’anomie. »[39] Mais le risque n’est en fait pas celui d’une dysharmonie, car celle-ci est inhérente à l’être parlant, et elle fait le quotidien des praticiens de la santé mentale. Car l’anomie, bien aperçue, c’est l’harmonie même, celle mythique et « préétablie »[40] revendiquée par Raphaël Gaillard.
Il réfute pourtant l’idée de ce parasitisme concurrentiel de l’IA, au prétexte qu’elle ferait la part belle à l’idée, « trop facile », de manipulation : « nous attribuons immanquablement une intention au parasite, de sorte qu’il semble aux commandes de son hôte, comme s’il s’était emparé de son quartier général et décidait de ses faits et gestes, tel le commandant d’un sous-marin nucléaire en opération. » Il évoque ici la notion critique du « petit homme dans l’homme », emprunt à Henri Ey, rapporté par Lacan[41], auteurs qu’il ne cite pas ici : « Le cerveau ne serait pas un organe parmi les autres, mais un personnage à part entière, qui préside aux destinées de tous les autres. Ce fantasme n’a bien sûr pas de sens, puisqu’il nous faudrait alors supposer un personnage aux commandes du personnage aux commandes, et ainsi de suite par récurrence… » Or il n’applique pas cette critique à sa propre conception organiciste du psychisme, mais bien à l’IA. À moins de considérer qu’il critique sa propre boutade – mais en est-ce bien une ? – alors qu’il vient de lancer, dans un rapport spéculaire à la machine : « l’être humain pourrait bien être demain le parasite de l’intelligence artificielle plutôt que l’inverse. »[42] Car, en effet, s’il s’agit du parasitisme concurrentiel de l’IA, celle-ci est bien entendu manipulée car elle est conçue, entraînée, éduquée pourrait-on dire, jusqu’à se retourner contre l’homme comme en témoigne le problème épineux de la sécurité et de l’alignement : il s’est avéré actuellement impossible d’implémenter les trois lois de la robotique d’Asimov[43]. Pour éviter le spectre terrifiant « du marionnettiste qui tirerait les ficelles »[44], Raphaël Gaillard hisse le drapeau blanc et préfère « la symbiose » au parasitisme. Car s’il est bien vrai que c’est l’homme qui crée la machine, tout le monde ne la pilote pas, pas plus qu’il n’était pas équivalent d’être esclave ou esclavagiste, les deux étant, n’en disconvenons pas, des hommes. Où le capitaine de la galère peine, ici, à se mettre à la place du galérien. Est-ce parce qu’il pense plus facile qu’on ne se l’imagine, de ne pas croire en la machine ? Il se veut rassurant : « nous commençons par prêter à la machine beaucoup plus que ce dont elle dispose réellement. »[45]
S’il oscille entre machine et homme pour savoir qui sera le parasite de qui, c’est que sa conception le pousse à considérer l’homme comme une machine. D’où les réversions imaginaires qui l’entraînent dans une mise en abyme sans fin, jusqu’à sa conclusion lorsqu’il évalue l’utilité des humanités à l’aune de leur capacité à « rendre intelligente une IA »[46]. L’analogie se répète dans les deux livres, celle du cerveau-machine boggée d’être trop « poussée », comme un moteur « en surchauffe » : « La machine, c’est-à-dire nous, aurait ainsi été poussée à l’extrême, au risque de dérailler, délirer, se mettre en veille prolongée. »[47] Une fois l’analogie dégradée en identité, non plus seulement formelle, mais matérielle, le médecin-mécano peut voir, dans l’IA, « la perspective d’un apaisement de nos tourments… l’IA serait au cerveau ce que le lave-linge a été aux ménages au XXe siècle : une libération. »[48] Nul doute qu’il lave plus blanc et le psychiatre l’a bien vu en égrenant la liste des impacts inquiétants que les prothèses technologiques déjà imposent à notre pensée et à nos « émotions ». Sans parler des maladies mentales – l’anthropomorphisme allant jusque là – de l’IA elle-même.
Malgré cela, il conclut, optimiste : « il faut très concrètement considérer ce qui pourrait nous garder des travers de ce qui constitue avant tout un progrès, et s’attacher à le mettre en place (…) Il est louable, et souhaitable, de chercher à prouver que telle ou telle mesure est bénéfique avant de la recommander, mais si nous devions le faire pour chacune, nous raterions toutes les échéances. (…) il nous faudra faire des paris sur notre futur, en cherchant à les asseoir sur un raisonnement explicite, et si possible sur de premières démonstrations, mais sans attendre que celles-ci soient définitives. »[49] L’ouvrage se termine par un éloge lyrique de l’ambition de Don Quichotte.[50] En avant toute vers les moulins à vent…
Ségrégation
L’idéalisme de sa conception organiciste pose néanmoins des problèmes immédiats. Elle fait inévitablement consister une assignation des individus sujets à des symptômes, auxdites maladies. Mais alors, comment considérer différents états, moments, phases d’un même sujet ? Or il admet pourtant que « certains traits de personnalité (…) considérés comme étant dans la filiation de la schizophrénie mais survenant en l’absence de pathologie constituée, sont eux associés à une augmentation des scores de créativité », ainsi que « l’hypothèse d’un effet bénéfique de traits de personnalité liés et prédisposant à la pathologie mentale mais d’un effet délétère de la pathologie elle-même (…) également illustrée dans les troubles bipolaires. » [51] Mais il s’agit surtout, pour ces études, des apparentés aux malades et non pas des malades eux-mêmes. Il conclut, contre l’évidence clinique rencontrée chez tant de créateurs, et pas seulement artistes – au point qu’elle définit le sel même de l’expérience humaine : « Les psychotiques ne bâtissent pas. » S’agit-il alors d’« épargner » « aux patients de psychiatrie la nécessité de se révéler géniaux »[52] comme il plaide, ou plus simplement, d’une condamnation ? Cette sorte de manichéisme ramène à la ségrégation classique : malade ou sain, stérile ou créatif. Ainsi, s’il est « difficile de faire l’impasse sur la question de l’art brut », il avoue : « J’aimerais m’en dispenser »[53], « l’art des fous occupe une place décisive, non sans me laisser un sentiment de malaise. »[54] Car en effet, il fait résonner la ségrégation en cause. Il eût été mieux inspiré de se référer à « la définition de Foucault » telle que rappelée par Jean-Claude Milner de « la folie comme absence d’œuvre. » Soit : que l’œuvre pare – plus ou moins bien – la folie. « Cela ne signifie pas évidemment que la culture n’ait pas la force de réabsorber les productions de la folie, poursuit Milner ; il lui suffit pour cela de les réinscrire dans la forme d’œuvre, mais, à l’instant même, le nom de folie aura cessé d’être pertinent. Les exemples, on le sait, surabondent et le label de l’art brut n’a pas été inventé à d’autres fins. » [55] À la question décisive qui en découle, art des fous et folie des artistes, qui eût pu le mettre sur la voie de la sublimation ou du « salut par les déchets »[56], il préfère ne pas conclure, au prétexte de « l’exclusion in fine de la folie », qu’il croit devoir surligner d’un « encore et toujours. »[57]
Car même s’il rejette le principe de la ségrégation, sa définition de la pathologie restreinte aux troubles graves, extraordinaires, renversant les existences et troublant l’ordre social, l’y ramène bien malgré lui. Pourtant, bien avant la psychiatrie, dès l’Antiquité, les notions de tempérament puis de caractère avaient anticipé celle de personnalité, intégrée dans les classifications modernes. Elles brouillent en effet la frontière entre le normal et le pathologique. Puis vint la psychanalyse, remodelant l’édifice de fond en comble : tous pervers avec Freud, tous délirants avec Lacan. Faute de pouvoir situer la normalité, c’est désormais la notion même de maladie qui est en péril, et avec elle, celle du psychiatre et de son institution. Or son « service social » n’est « pas près de disparaître » indique Lacan lui-même. [58] Il lui est seulement nécessaire d’intégrer, à sa pratique, les avancées cliniques de la psychanalyse qui permettent de maintenir sa fonction tout en limitant les effets de la ségrégation inhérente au diagnostic. Il est ainsi possible de contraindre au traitement, d’empêcher l’acte, d’enfermer s’il le faut, de limiter la liberté… sans le « retour au principe réactionnaire qui recouvre la dualité de celui qui souffre et de celui qui guérit, de l’opposition de celui qui sait à celui qui ignore. »[59] Les sirènes du retour au paradigme neuro[60] en psychiatrie, sont une version de ce retour. Et c’est ainsi que nous comprenons aussi, de Raphaël Gaillard, la « prudence quant à cette distinction selon l’intensité »[61] dans la pathologie. Et c’est cela qui lui fait exclure réciproquement folie et créativité. Mais dans cette interpénétration réciproque du pathologique et du normal, il réfute spécialement une catégorie, et nous allons voir pourquoi.
Le sort funeste des névroses
C’est dans cette zone grise entre pathologie et normalité que gît la notion freudienne de névrose qu’il réfute avec la psychanalyse (les « élucubrations d’un certain Sigmund »[62]) et qu’il épingle de l’intertitre de « sort funeste »[63]. Quelques rares passages trahissent un affect de revanche et tranchent avec le style relevé de ses ouvrages en usant, par exemple, du procédé discutable – quoiqu’usuel dans la littérature de vulgarisation psychiatrique neurobiologique – de faire porter la critique par une patiente : « Elle décrivait ses tentatives de cure psychanalytique avec un humour féroce. »[64]On ne lui rétorquera pas par la critique des TCC, moins drôle mais accablante, d’un Philippe Labro[65]. Il s’avère aussi moqueur : « Il m’arrive de dire à mes étudiants que les névroses ont, paraît-il, disparu en 1980, c’est-à-dire avant leur naissance… »[66]. Ou, évoquant l’amnésie due à la neurogénèse de l’hypothalamus, « Freud parlait quant à lui de refoulement (…) Nous tâcherons de ne pas l’oublier, précisément, mais parfois les neurosciences rendent modeste… »[67] Il est souvent plus nuancé en public, par exemple lorsque, magnanime, il affirme qu’on est allé trop loin dans l’hégémonie des neurosciences : « Même si les neurosciences permettent des découvertes formidables, il faut conserver le mouvement d’oscillation entre le cerveau et la pensée » – même s’il confond psychanalyse, et on verra pourquoi, avec pensée. Il affirme aussi que si « la critique virulente de la psychanalyse est excessive, c’est une réponse à l’excès par l’excès »[68]. Reste qu’il oscille en effet.
Mais ses petits coups de patte témoignent de sa méconnaissance des avancées de la psychanalyse contemporaine : ici sur les désuets « supposés liens entre paranoïa et homosexualité »[69], là à propos de l’antienne des « familles injustement mises en cause, culpabilisées sans vergogne, blessées par la suffisance de praticiens s’autorisant un diagnostic familial pourtant sans fondement scientifique. » Et surtout à propos des « mères qui payent le plus lourd tribut (…) victimes expiatrices, coupables des mots les plus terribles, coupables de tous les maux. »[70]
Plus sérieusement, son argumentaire repose en particulier sur l’absence de confirmation par « l’épidémiologie, cette science descriptive des maladies »[71], de la catégorie : l’on trouverait des symptômes névrotiques d’un type associés à un autre, voire à plusieurs types de pathologies et de personnalités, telles que définies par le Manuel Diagnostique et Statistique, le DSM. Sauf qu’il confond structure et symptômes, parfaitement distincts dans la théorie psychanalytique. Dans l’exemple dudit TOC, il lui est aisé de dénier sa spécificité car il ne précise pas que le TOC n’est pas un symptôme au sens psychanalytique, défini par une relation à la structure, mais une catégorie phénoménologique du DSM, dont il omet aussi de signaler qu’il a été, depuis longtemps, disqualifié, et par les neuroscientifiques les plus sérieux, tels le fameux Thomas Insel lorsqu’il était encore directeur du NIMH[72]. Et ceci… du fait même de l’absence, aujourd’hui communément reconnue, de toute validité, spécificité et fiabilité de ses catégories[73].
Psychologie contre psychanalyse
Mais dès lors, voulant évacuer la névrose, il rencontre une contradiction, qui va le faire changer de pied, sans qu’il le signale au lecteur : comment conjuguer l’usage de la méthode psychobiographique avec le rejet de la névrose, liée à la narration du sujet ? – Delay, pourtant prudent envers la méthode psychanalytique, en faisait lui-même un usage abondant dans ses manuels[74] ainsi que dans La jeunesse d’André Gide[75]. Et comment ensuite prétendre « qu’il faudrait en psychiatrie ne jamais oublier d’être également psychologue [reprenant en cela les mots mêmes de Delay], c’est-à-dire revendiquer d’entendre ce discours de la psyché sinon de l’âme. » Il lui faut user de circonlocutions laborieuses : « Le psychiatre doit s’autoriser à repérer l’organisation de la personnalité et ses conflits internes, quand bien même celle-ci serait régulièrement balayée par l’intensité des symptômes d’une pathologie. »[76] Et c’est bien l’argument de l’intensité qui justifie le qualificatif de pathologie : « il est possible de s’affranchir de la question de la névrose, dans la mesure où ce sont des pathologies psychiatriques d’une tout autre ampleur qui mobilisent ma réflexion (…) Lorsque je recours aux études de cohortes suédoises ou aux études génétiques islandaises, c’est pour repérer des pathologies psychiatriques chez les individus et leurs proches, dont attestent notamment des hospitalisations, et non seulement un style de fonctionnement. De sorte que le concept de névrose n’est pas ici nécessaire. » Et, en futur Académicien, de lui consacrer un hommage funèbre : « Il y a une tragédie en puissance dans l’abandon d’un mot, quel qu’il soit. C’est un pan de l’Histoire et des idées qui menace de disparaître en même temps qu’il n’est plus nommé. À l’inverse, lire ou animer la rédaction d’un dictionnaire, ce n’est pas seulement honorer la langue et cultiver son bon usage, c’est maintenir ouverts les yeux, et tous les sens, sur un réel qui ne cesse de nous échapper – il y a dans cette inextinguible quête des mots notre humanité tout entière. »[77]

Il exécute, verse une larme, puis, dès après, relativise et vampirise la notion : ce n’est plus « les mots pour le dire » (Marie Cardinal qu’il cite et loue[78]) mais il voudrait le dire sans les mots : « …le nommer structure de personnalité, style de fonctionnement ou névrose n’est pas essentiel, du moment que cette attention perdure autour de ce qui dessine la trame d’une vie. »[79] Mais du concept dévitalisé, il ne reste qu’une psychologie du XIXe siècle, verbeuse et munie de l’insituable concept de conscience.
C’est l’occasion de relever ses nombreux et paradoxaux hommages à la psychanalyse. Ils sont parfois explicites avec Marie Cardinal, Lacan, sur le miroir comme on l’a vu, son concept d’énamoration[80], mais aussi son conseil : « gardez-vous de comprendre »[81] – sans qu’il n’aperçoive de contradiction avec la méthode psychobiographique. Mais il y a aussi des références implicites, omettant, par oubli ou ignorance, leurs auteurs : ainsi du transfert comme amour d’un sujet supposé au savoir (Lacan) car « la psychanalyse n’a pas l’apanage du transfert »[82], ou du mot qui est la chose dans la schizophrénie[83] (Freud). À noter aussi sa mention de la reconnaissance du peintre Garouste envers « les nouveaux traitements de la psychiatrie »[84] où manque sa fameuse défense de la psychanalyse.
Enfin, après avoir donc congédié la psychobiographie c’est l’artiste qu’il jette, avec l’eau de la névrose : « Il se peut que la réponse à la question de la névrose soit plus radicale encore : ne faut-il pas envisager de s’affranchir non seulement de la névrose de l’artiste, mais de l’artiste lui-même ? »[85] Et finalement, quasi-lacanien malgré lui : « Dans notre réflexion sur l’œuvre d’art et la créativité qui préside à l’œuvre d’art, c’est ainsi l’œuvre en soi qui nous intéresse. »[86]

Rester psychiatre
Mais ce qu’il reproche, plus fondamentalement au concept de névrose, c’est sa nature « psychogène » définie dès Pinel et en « lien avec l’histoire du patient. » [87] Or « cette trame tend à ne plus relever de l’exercice de la psychiatrie ! Sous l’effet conjugué de l’essor d’une psychiatrie scientifique et de la pression des mouvements antipsychiatriques – pour lesquels il faut dépsychiatriser autant que faire se peut –, c’est tout un univers qui tend à quitter les rives de la psychiatrie. Et c’est bien la névrose qui condense ce mouvement d’émancipation », provoquant l’exaspération du psychiatre. Comme l’a remarquablement épinglé Pascal Ory dans sa « Réponse », « tout va dépendre de la distinction – en même temps que du rapprochement – entre l’inconscient cognitif, que les neuroscientifiques définissent comme ce qui n’est pas conscient, et l’inconscient freudien, caractérisé par une dynamique interne sans laquelle les psychanalystes n’ont plus lieu d’être. »[88] Ici l’auteur se départit subitement de l’équanimité du scientifique et martèle : « ce qui est battu en brèche, c’est aussi la prétention de la psychanalyse à dégager une structure présidant tant aux symptômes qu’au rapport au monde d’un patient. Et il faut bien dire que cette prétention portait en germe la tentation de l’hégémonie, une hégémonie qui fut bien celle de la psychanalyse jusque dans les années 80. L’histoire des idées est ballottée par ces mouvements de balancier qui font d’un concept l’alpha et l’oméga d’une discipline avant de le vouer aux gémonies. »[89] « Prétention », « hégémonie », « gémonies » : le ton se fait passionné et l’humeur rageuse dans le risque de substitution du psychanalyste au psychiatre : lui ou moi, illustrant ici « la régression du sujet, non pas génétique mais topique, au stade du miroir, pour autant que la relation à l’autre spéculaire s’y réduit à son tranchant mortel », comme l’écrit Lacan dans sa « Question préliminaire. »[90]

Miroirs
Raphaël Gaillard consacre justement de nombreuses pages à ce miroir : à propos d’une expérience neurologique faisant disparaître les douleurs du membre fantôme, il explique : « Le terrain de jeux est immense, et il ferait pâlir d’envie les meilleurs illusionnistes. L’enjeu est de tromper le cerveau pour son bien, de construire les leurres les plus efficaces pour soulager des douleurs, restaurer des fonctions entravées par la maladie et mener sur le chemin d’une plus grande autonomie. » Et confie : « J’ai une forme de vertige à la lecture de ces prouesses technologiques et médicales. Ce n’est pas seulement l’immensité des progrès actuels et à venir qui me trouble. Ce n’est pas davantage le fait de tromper ainsi le cerveau pour son bien (…) Non, le vertige est plus profond. À y réfléchir – c’est bien le cas de le dire –, je pense que c’est la question du miroir qui ici me fascine. » [91]

Dans le rapport initial impeccable qu’il donne du stade du miroir de Lacan, après avoir correctement situé l’intervention décisive de la parole de l’adulte, il l’annule immédiatement comme si elle n’était pas advenue : « Ainsi pour Lacan, se reconnaître passe par le fait d’imaginer [nous soulignons] le regard de l’autre sur soi-même, de la même façon qu’il a pu regarder l’autre dans ce même miroir. L’opération est complexe… »[92] Ici la nomination de l’Autre, intercession déterminante de l’ordre symbolique dans le miroir, repasse au compte de l’imaginaire. Cette émancipation explique-t-elle la virtuosité rhétorique de l’auteur, escamotant ladite complexité ? Une explication, peut-être, à sa fascination avouée pour une autre figure convoquée ici : « Songeons aux vampires qui comme chacun sait ne se reflètent pas dans les miroirs. Les miroirs sont le reflet de l’âme, dit-on, et les vampires n’ont pas d’âme. J’aime cette scène de bal qui donne son titre au film Le Bal des vampires, au décours de laquelle nos deux héros venus secourir la belle Sarah sont confondus, pourrions-nous dire, par leur reflet dans le grand miroir de la salle de bal. En ce qui me concerne, la seule évocation de la scène du bal dans Le Bal des vampires a lancé à mes oreilles la musique qui lui donne son rythme, si bien que c’est au son du clavecin que je tente, bien difficilement, de poursuivre l’écriture, mon corps étant pris du subit et subi désir de danser ce menuet. Quelque chose m’échappe. »[93] Quand le symbolique n’est pas là, les figures imaginaires dansent et le sujet s’évapore.

La générosité de ce qu’il faut bien appeler l’aveu d’une identification a été précédée du récit d’une perplexité de l’enfant Raphaël Gaillard : « J’ai le souvenir enfant de mon étonnement, à table, devant l’inversion apparente des couverts. Pourquoi cette fourchette la plus proche, la mienne, était-elle à ma gauche quand celle d’en face, celle de ma sœur, se trouvait à ma droite ? Il fallait pour le comprendre faire le tour de la table, mais aussitôt c’est ma propre fourchette qui se piquait, si je puis dire, de passer à droite. C’est donc un effort remarquable qu’il me fallait faire, celui d’être à ma place, tout en étant à celle de ma sœur en pensée, en face de moi-même. Se reconnaître dans un miroir n’a rien d’immédiat, et conserve toujours quelque chose de ce voyage intérieur. Au point que certains patients s’y égarent. » En effet.
Ainsi peut-il parler de grand écart entre ses deux positions : « je suis hospitalo-universitaire, médecin-chercheur. Dans ce statut, le plus important, et de loin, c’est le trait d’union. Un grand écart donc. »[94] Ou : « j’ai une pathologie de fond, c’est que je n’arrive pas à faire des choix. J’ai tendance à continuer dans les deux directions au prix du grand écart. »[95]

Est-ce pour cela qu’il est vent debout contre le dualisme ? Son attachement à une théorie unifiée du corps et de l’esprit trouve-t-elle là sa nécessité ? « J’avais besoin d’être un médecin du corps » confie-t-il[96]. L’évocation d’une autre œuvre, Sur le théâtre de marionnettes, de Kleist, lui fournit l’occasion de raconter cette « curieuse rencontre avec le premier danseur de l’opéra de la ville. Celui-ci anime un théâtre de marionnettes pour divertir les badauds d’un jardin public. Lorsque le narrateur l’interroge, surpris par une telle occupation, ce dernier décrit à l’envi la grâce des marionnettes, qui surpasse infiniment celle de tout danseur. Elles ne sont pas encombrées par l’affectation, ce désordre que « produit la conscience dans la grâce naturelle de l’homme ». Le narrateur évoque à son tour le souvenir de ce « jeune homme dont la personne était alors empreinte d’un charme admirable », et qui souhaita un jour reproduire le mouvement qu’il venait de surprendre dans son miroir. Ce fut le premier jour de sa perte (…) Ce texte a chez moi d’autant plus de résonance que je pense avoir abandonné la perspective d’une carrière de violoniste au motif de cette sensation. »[97] On ne peut qu’admirer la justesse de l’insight de l’auteur, promis sans cela à la carrière de musicien comme ses deux sœurs, poussées dans l’enfance, comme lui, à l’exercice intensif de la musique sous la férule attentive de deux parents versés dans les arts[98] : « Quels que soient les efforts fournis, les heures passées chaque jour à travailler, les répétitions, la beauté de la musique, arrivait toujours un moment où je me voyais jouer ce violon, et ce moment de réflexivité, fût-il aussi bref qu’un éclair, suffisait à mes yeux – ou mes oreilles, et à vrai dire tout mon corps – à ruiner tous ces efforts. Je n’étais alors qu’un automate se singeant lui-même. Ce dernier verbe, singer, dit ici bien plus que l’aptitude du singe à se moquer : l’impossibilité pour l’homme de redevenir singe. »[99] Il cherchera désormais, dans la science biologique, les repères manquants à l’image. Car « deux voies, et seulement deux s’ouvrent aux êtres humains : il leur faut retrouver la “conformation humaine du corps, qui ou bien n’a aucune conscience, ou bien a une conscience infinie, c’est-à-dire dans le mannequin, ou dans le dieu”[100]. La première voie suppose de suspendre électivement la conscience de soi. Elle laisserait le corps libre de son exercice, porté par sa grâce. » C’est sans doute cette liberté qui affleure partout dans ces deux ouvrages du psychiatre et qui participe à cette grâce qui a tant séduit et à laquelle il s’abandonne, dans son expérience du ravissement face à l’œuvre d’art, ravissement dont la mention abonde dans les deux ouvrages, faisant même le titre d’un chapitre du second.

Ravissement et jalousie
Ainsi l’évocation d’une fusion imaginaire devant l’œuvre accrochée au musée : « il y a dans cette contemplation partagée, ce ravissement à plusieurs, l’expérience d’une commune appartenance, l’expérience d’une fraternité. »[101] : « ressentir, c’est prendre le risque d’un ravissement, d’un enlèvement à soi-même. »[102] Mais « il s’agit de prendre et de se laisser prendre. »[103] D’où sa « relation ambivalente » aux autres, là aussi remarquablement décrite : « Rien n’est simple, comme toujours avec les autres. Dans une galerie ou un musée, j’ai ainsi une relation ambivalente aux autres visiteurs. Il y a tout d’abord l’encombrement, la gêne que les autres visiteurs induisent par leur seule présence physique. En chimie, l’encombrement stérique désigne la place que prend dans l’espace tel ou tel groupe d’atomes, de sorte qu’une autre molécule s’y heurte et ne peut y prendre sa place. Il y a bien de l’encombrement stérique dans un musée, accéder à l’œuvre relève parfois de la gageure et je rêve bien souvent de m’y voir enfermé longtemps après que les portes du musée sont closes. Fantasme d’exclusivité donc, et fantasme qui va au-delà de la question de l’encombrement, puisqu’il procède aussi bien de la jalousie. »[104] Oscillant entre fusion fraternelle et agression rivale dans un Lebensraum empli de narcisses jaloux, là aussi une illustration des enjeux du miroir qui aurait pu faire évoquer, a contrario, au lecteur de Barthes qu’il est, la fluidité du banc de poisson[105]. Mais peut-on aussi se risquer à y voir la source, dans le sentiment étreignant de la particule perdue dans un chaos brownien aveugle, de sa vocation pour la biochimie.

D’où, en tout cas, une belle dissertation philosophique finale sur « la vie à deux » : « Il existe une autre voie, celle qui consiste à faire le pari d’une transformation par la rencontre. L’arithmétique de l’addition, du un plus un égale deux, est balayée par de nouvelles configurations. C’est comme si chacun se dédifférenciait, c’est-à-dire perdait certains de ses signes distinctifs dans sa tentative de rejoindre l’autre. Que l’on ne pense pas pour autant qu’il s’agit de fusionner avec l’autre. Cette aspiration adolescente à l’amour fusionnel se fait toujours aux dépens de l’un. (…) L’idée n’est pas de fusionner avec l’autre, mais de se laisser transformer. Une forme de porosité permet l’interpénétration des deux univers, leur hybridation. Je pense ici aux mots de saint Augustin… »[106] Mais là non plus, il n’est pas dupe et reste clairvoyant : « C’est (…) une chimère. Il n’y a pas davantage d’accès à l’autre qu’il n’y a d’accès au réel. Pour l’un comme pour l’autre, ce sont nos propres représentations mentales que nous gardons en main, et non l’autre qui par définition nous reste étranger. » Il reviendra dans son deuxième ouvrage, comme on l’a vu, sur cette notion d’« hybridation » qui devient le signifiant maître du lien à l’autre : « Nous vivons ainsi d’hybridations successives, qui ne laissent indemnes d’une rencontre ni l’un ni l’autre. » [107]
Reste que c’est l’aveu sincère de cette fragilité qui convainc le plus et donne probablement le chiffre de la vocation du psychiatre : « Il y a dans l’exercice de la psychiatrie quelque chose qui relève de la fascination. Peut-être l’intuition que dérailler et devenir étranger aux autres, c’est rappeler l’irrémédiable perte de l’accès au réel pour tout un chacun. La condition humaine porte en germe la folie, et il en faut de peu pour y sombrer. Fascination de la folie en forme de vertige au bord du gouffre, mélange d’effroi et d’attraction. Sentiment d’être transformé par la rencontre avec la folie, d’en endosser quelques croyances, d’en balbutier quelques bribes, de ressentir plus vivement sa propre humanité en reconnaissant celle de l’autre. »[108]

Rappel à l’ordre
Mais las d’osciller entre fascination du gouffre et appui sur le neurone (« Nous avons tous la tentation, moi compris, d’être dualiste »[109]), il conclut sur un simple réductionnisme cerveau-ordinateur : « L’organe s’étant développé de la façon la plus spectaculaire dans notre espèce, notre cerveau est désormais d’une telle complexité qu’il a perdu en fiabilité, au point de connaître des bugs. Notre cerveau ne se supporte plus. »[110] C’est le discours qu’il véhicule dans les médias : « quand un patient va mal, on peut penser à une explication psychologique mais on peut aussi penser qu’un neurotransmetteur fait défaut ou qu’un circuit est en berne. »[111]
Avant de développer cette matière dans son second ouvrage, le premier s’achève sur un changement de ton, menaçant : un rappel à l’ordre – c’est le cas de le dire – à destination du peuple psy et dynamitant ses méditations précédentes : « Les soins en psychiatrie doivent comme pour l’ensemble de la médecine être des “soins consciencieux, dévoués et fondés sur les données acquises de la science” : c’est l’expression consacrée par l’article 32 du code de déontologie médicale. Il s’agit d’une pratique qui s’appuie sur des consensus, c’est-à-dire la définition par l’ensemble des psychiatres d’entités nosographiques – les troubles mentaux – et de stratégies de soins, qu’il s’agisse de médicaments ou de techniques de psychothérapie. En aparté, ce propos que je destine aux psychiatres est tout aussi valable pour les psychologues, qui jouent un rôle clé en santé mentale et dont la compétence est le fruit d’un parcours de clinicien et de connaissances théoriques dûment attestées. En matière de psychothérapie, les bons sentiments font volontiers des ravages, et un psychothérapeute est une personne qui n’est pas seulement attentive à l’autre mais qui a été formée à des techniques validées par une communauté reconnue. » [112] À bon entendeur, salut.
Un dernier onguent vient apaiser les brûlures du fouet sous la forme d’un long éloge final des vertus de la lecture et des arts, de la connaissance des mythes et de la suprématie des artistes qui « témoignent de ce qui porte en germe et la folie et l’œuvre d’art. »[113] On attend avec impatience de prendre connaissance des nouveaux manuels de psychiatrie et de la maquette de formation des internes qui feront peut-être, demain, la part belle aux sciences humaines et à la littérature. Mais il y a fort à parier que leur fréquentation restera cantonnée au jardin secret d’une élite.

[1] Selon Wikipédia.
[2] Gaillard R., « L’héritage de Jean Delay en psychiatrie », L’Encéphale (2015) 41, 105—107.
[3] Ory P., « Réponse au Discours de réception de Raphaël Gaillard », sur Internet : https://www.academie-francaise.fr/reponse-au-discours-de-reception-de-m-raphael-gaillard
[4] Il s’agit d’une référence à Diderot dans Salon de 1965, in Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Grasset, 2022.
[5] « Elle éclaire ainsi la trajectoire d’un artiste des déterminants de sa psychologie, revisitant son œuvre à cette aune quand elle ne l’enrichit pas au point de constituer en soi une œuvre littéraire. Je pense ici à la plume de Jean Delay et à sa monumentale Jeunesse d’André Gide ou encore à sa préface d’Un assassin est mon maître, dont on finit par se demander si elle n’a pas davantage de portée encore que le roman de Montherlant qu’elle précède et commente. », in Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 114.
[6] Discours de réception de M. Raphaël Gaillard, 22 mai 2025, sur Internet, www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-m-raphael-gaillard
[7] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 250.
[8] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 96.
[9] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 233.
[10] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 51.
[11] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 235.
[12] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 68.
[13] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 113.
[14] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 237.
[15] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 242.
[16] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 134.
[17] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 142.
[18] Discours de réception de M. Raphaël Gaillard, Ibid.
[19] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 136.
[20] Par exemple : « Il y a dans cette inextinguible quête des mots notre humanité tout entière », in Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 219.
[21] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 136-137.
[22] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 58.
[23] Gaillard R. « Discours de réception », Ibid.
[24] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 10,19.
[25] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 178-179.
[26] Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders : manuel diagnostique et statistique desdits troubles mentaux.
[27] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 14.
[28] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 86.
[29] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 111.
[30] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 126.
[31] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 150.
[32] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 265.
[33] Large Language Model, ou grand modèle de langage.
[34] Jetons, unités de base minimales dans lesquelles un texte est découpé pour être traité par un LLM.
[35] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 304.
[36] Artificial General Intelligence, Intelligence Artificielle Générale : une future IA, censée être capable de comprendre, apprendre et appliquer des compétences intellectuelles humaines à n’importe quelle tâche intellectuelle.
[37] Becker A., More Everything Forever : AI Overlords, Space Empires, and Silicon Valleys Crusade to Control the Fate of Humanity, Basic Books, 2025, p. 144, traduit par nous.
[38] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 133.
[39] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 195.
[40] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 188.
[41] « …dans toute conception organiciste du psychisme, on retrouve toujours dissimulé « le petit homme qui est dans l’homme », et vigilant à faire répondre la machine. », in Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, 1966, p. 160.
[42] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 199.
[43] Voir l’étude de chercheurs de la société Anthropic publiée le 19 janvier 2026 « qui met en évidence des comportements éthiquement préoccupants chez les modèles avancés d’IA en traitement du langage, notamment la déception [tromperie, NDLA], la tricherie et les tentatives d’accès non autorisées aux données. » Neuron Expert, Sur Internet : https://neuron.expert/news/anthropics-research-highlights-unethical-behavior-in-ai-models/13760/fr/ Et : « Leading AI Models Are Completely Flunking the Three Laws of Robotics », par Victor Tangermann et Jon Christian, 16.7.25.
[44] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 199.
[45] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 201.
[46] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 338.
[47] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 208.
[48] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 208.
[49] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 227.
[50] Gaillard R., L’homme augmenté, Ibid., p. 339.
[51] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 125-126.
[52] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 241.
[53] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 204.
[54] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 205.
[55] Milner, J.-C. « L’Œuvre claire : Lacan, la science, la philosophie », Seuil, 1995, p. 14.
[56] Miller J.-A., « Le salut par les déchets », Mental, n°24, Avril 2010.
[57] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 207.
[58] Lacan J., Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 94-96.
[59] Lacan J., « La Chose freudienne », Écrits, Seuil, 1966, p. 403.
[60] Castanet H., Neurologie versus psychanalyse, Navarin Éditeur, 2022.
[61] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 131.
[62] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 323.
[63] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 214.
[64] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 77.
[65] « Quand je l’écoute parler de thérapie cognitive, quand elle me confie des petits livres rouges qui expliquent tout cela, et je dois lire ces livres après l’avoir quittée, quand elle me demande, pour les prochaines séances, de dresser une liste de ce que je n’aime pas chez moi, ce que je pourrais corriger, ce que je me crois capable de faire ou ne pas faire – je ne prends pas l’exercice au sérieux. Elle s’en est vite aperçue et m’en a parlé. Je lui ai menti : « Non, non, tout va bien, je vous suis, je vous fais confiance. » Elle a continué, luttant contre le courant. Logiquement, j’aurais dû arrêter, mais j’avais peur de la vexer et de lui dire la vérité : « Ça ne va pas, je ne suis pas plus fait pour vous que vous pour moi. Je ne comprends pas bien ce pouvoir de pensée positive que vous m’expliquez. Ou plutôt, je le refuse, vous me récitez une leçon que je ne peux pas suivre. » » in Labro P., Tomber sept fois, se relever huit, Albin Michel, 2003, p. 121-122.
[66] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 219.
[67] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 103.
[68] Interview dans le podcast de Matthieu Stefani – Génération Do It Yourself, sur YouTube, 25 sept. 2024, sur Internet, à 31’. https://www.youtube.com/watch?v=kn5GCa5h7Mo
[69] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 105.
[70] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 136-137.
[71] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 217.
[72] Il a dirigé le National Institute of Mental Health aux USA de 2002 à 2015.
[73] Belluck P., Carey B., « Psychiatry’s Guide Is Out of Touch With Science, Experts Say », New York Times, 6 mai 2013.
[74] Par exemple dans Abrégé de psychologie, Masson, 3ème édition, 1975.
[75] Delay J., La jeunesse d’André Gide, Gallimard, 1956-1957.
[76] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 218.
[77] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 219.
[78] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 87.
[79] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 218-219.
[80] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 193.
[81] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 78.
[82] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 203.
[83] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 111
[84] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p.84.
[85] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 220.
[86] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 211.
[87] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 216.
[88] Ory P., Ibid.
[89] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 217-218.
[90] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Seuil, 1966, p. 568.
[91] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, Ibid., p. 56.
[92] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 60.
[93] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, Ibid., p. 57.
[94] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, Ibid., p. 92.
[95] Interview dans le podcast de Matthieu Stefani, Ibid., à 40’.
[96] Interview dans le podcast de Matthieu Stefani, Ibid., à 5’.
[97] Gaillard R. L’homme augmenté, Ibid., p. 153.
[98] Le père de Raphaël Gaillard, Christian Gaillard, est un éminent psychanalyste jungien. Il a enseigné la psychanalyse de l’art à l’École des Beaux-Arts de Paris. Sa mère, Alix Gaillard-Dermigny, est professeur d’allemand. Elle a participé à la traduction de la correspondance et de certains textes de Jung en français.
[99] Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 155.
[100] Kleist H. von, Sur le théâtre de marionnettes, Éditions Mille et Une Nuits, 1998, cité in Gaillard R. L’homme augmenté, Grasset, 2025, p. 155.
[101] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 223.
[102] Gaillard R. L’homme augmenté, Ibid., p. 59.
[103] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 222.
[104] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 222.
[105] Barthes R., Comment vivre ensemble, Notes de cours et de séminaires au Collège de France, 1976-1977, Seuil, 2002.
[106] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 225-226.
[107] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 224.
[108] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p 226-227.
[109] Interview dans le podcast de Matthieu Stefani, Ibid., à 16’.
[110] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p 229.
[111] Interview dans le podcast de Matthieu Stefani, Ibid., à 18’.
[112] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 243-244.
[113] Gaillard R., Un coup de hache dans la tête, Ibid., p. 250.


