Quand arrive dans un Centre Thérapeutique Résidentiel un neuropsychologue workaholic maniaque d’addictologie et d’échelles d’évaluation, on ne sait plus qui est addict et à quoi. Et s’il se pique d’entretien motivationnel et de TCC alors l’explosion n’est qu’une question de temps. La psychiatre tiendra-t-elle le coup quant à elle ? Mais tout cela est-il à prendre au sérieux ? Certainement pas : pure bouffonade !

Pour sa participation au IIème colloque international du TyA à Barcelone le 31 mars 2018, devant 150 participants, le TyA – Envers de Paris a proposé une deuxième intervention théâtrale après celle de juin dernier au colloque de l’Envers de Paris : Addictodialogue, pièce en un acte écrite par Pierre Sidon.

Mise en scène : Mathilde Braun et Olivier Talayrach

Traduction en espagnol : Mauricio Rugeles Schoonewolff

Interprétée par – dans l’ordre d’apparition :

Coralie Haslé et Pierre Sidon :

Elisabetta Milan-Fournier :

Et Stéphanie Lavigne :

Addictodialogue

par Pierre Sidon

« Le Beau est plus noble que le Vrai », Baudelaire, Paradis artificiels.

Intervention collective théâtrale pour le 2ème Colloque International du TyA, Barcelone, 31 mars 2018.

 

Nadia : Coralie

Michel : Pierre

Paola : Elisabetta

Amélie, La Doc : Stéphanie

 

Scène 1

– Michel : Moi, je fais des questionnaires.

– Nadia Avec un léger accent de caillera : Ah ?! Moi aussi j’aime bien en faire ! Je trouve que ça donne des réponses…

– Michel : Moi je les fais ! Il enchaine Vous avez rempli celui que je vous ai remis ?

– Nadia : Oui. C’est sympa de m’avoir filé ça parce que jusqu’ici je n’en n’ai pas fait. Elle sort une feuille de sa poche et la déplie, la tend à Michel qui s’en saisit.

– Michel : Oui, ici, c’est plutôt la psychanalyse. Fait une pause. Moi je trouve que ça peut aider : c’est le malade qui le remplit : vous êtes l’expert de votre maladie.

– Nadia : Ah ! si vous le dîtes !

– Michel : Oui, oui.

Il fait une pause. Il considère le questionnaire attentivement et regarde Nadia avant de poursuivre :

Celui-là c’est pour faire la balance des arguments pour et contre l’arrêt de la consommation.

Il fait une pause, déchiffre le test puis regardant Nadia et content de lui :

Vous avez un score élevé : y’a pas d’doute, vous êtes addict.

Sur un ton complice légèrement ironique

On voit que vous n’avez pas vraiment envie d’arrêter dites-moi !!…

– Nadia : Bon quand même, je sais bien que je peux plus consommer comme avant. J’ai plus la santé. Des fois j’me dis que faudrait qu’j’arrête mais foutu pour foutu…  De toute façon, je sors de prison, j’ai pas de logement, pas de boulot, pas de famille, personne peut m’héberger… Pour entrer ici fallait bien vouloir arrêter…

– Michel ne l’écoutant pas et l’interrompant, hypomane : Normalement, après ce type d’évaluation, quand on est prêt, on fait une thérapie cognitive. C’est ce qu’y’a de mieux. On rééduque les discordances cognitives : parce qu’on a toujours des pensées qui nous permettent de justifier les consommations, des excuses, que c’est pas si grave, etc. Mais faut être prêt, hein !

À voix plus basse, parlant plus lentement

Au point où vous en êtes…

Il hoche la tête de droite à gauche pour faire signe que non.

Marcherait pas.

– Nadia Benoîtement, rigolarde : Ben c’est génial votre truc !

Elle se ravise, pensive, cherche dans ses pensées en regardant vers le haut

Ah… Ben… Non ? Je peux pas faire la thérapie ? J’voulais pas vraiment arrêter, c’est vrai. Mais ça fait quand même presque trois mois que j’suis là et j’ai pas retouché au produit ! […] Mais au fait, comment vous savez tout ça ? Vous avez déjà fait des cures, hein ?

– Michel : Moi ? Ah non, pas du tout. C’est ma première.

– Nadia : Alors d’où vous sortez tout ça ?

– Michel : Je suis neuropsychologue.

– Nadia : Vous ?

– Michel : Ben oui.

– Nadia : Et qu’est-ce que vous faites-là ?

– Michel : Ben… Arrogant J’ai craqué hein !

Il reprend prestement le questionnaire qu’il fourre dans sa poche, gêné.

– Nadia Se tournant : Eh Paola ! Viens voir, le nouveau y dit qu’il est neurologue !

 

Scène 2 :

Michel, Nadia, Paola :

Paola entre en scène, au ralenti :

– Paola : Ouais ?

– Nadia : Eh Paola, tu devineras jamais…

– Paola : Quoi ?

– Nadia : Eh, Michel

Ébahie, le montrant du doigt tout en continuant à regarder Paola

Michel…

– Paola : Ben quoi Michel ? …

– Nadia : Il est.. Il est neuro…logue.

– Michel : Neuropsychologue… si vous préférez.

– Nadia : Ouais. Enfin… He, on peut s’tutoyer hein, t’es juste un gros junky hein !

Nadia et Paola goguenards partent d’un même rire gras

– Michel : Appelez-moi comme vous voulez, moi je dirais plutôt addict… Addictologue ! : je suis aussi addictologue…

– Paola : Môsieur… addict-aux-drogues !

– Michel : Non ! Pas aux drogues, enfin… Si vous voulez… Tout est drogue : la société est addictogène. Mais je prends pas de drogues, non, non. Moi c’est le travail, je suis… Workaholic s’appelle…

– Nadia : Weurrrk… Alcoolique ! T’es comme nous essaye pas d’nous enfler avec tes mots…

S’adressant à Paola :

Môsieur Addict-qui-gène y fait des tests. Hé ! Y m’a diagnostiqué : que je suis pas « motivée ».

S’adressant à nouveau à Michel :

Eh ! M’sieur l’addict-aux-gènes, la pas motivée elle est abstinente depuis 85 jours ! Ça t’cause ça ?

– Paola : Moi, j’étais motivée ! Pas vrai Nadia ? Eh…Ben j’y arrive pas. Avant de venir ici j’ai fait trois mois en cure, j’ai fait l’entretien motivationnel, la TCC, les cours d’alcool… C’est pas que j’ai envie de consommer : j’y pense jamais, pas vrai Nadia ? Mais à chaque fois q’je sors, je sais pas comment…

Elle fait une pause, se tourne et s’adresse au public :

J’ai pas pu m’empêcher de rentrer dans une épicerie… Je sais pas ce que j’ai dans la tête… Rien, j’ai rien dans la tête… Mais je rentre dans l’épicerie et… Quand je reprends mes esprits… J’ai bu ! Je sais pas pourquoi… J’ai même pas envie !

– Michel : Dissonance cognitive !

– Nadia : T’es poli s’il te plaît ??

– Michel : Non, non ça veut dire qu’elle a des pensées qui divergent.

– Nadia S’adressant à Michel : Eh mec, tu lui parles pas comme ça. Z’y va ! Dix verges toi même ! Respect…

– Michel Geignant, s’adressant aux deux, peinant à s’expliquer, puis à Paola : Mais non… C’est que vos idées, elles vont pas dans le même sens, elles sont contradictoires : vous croyez que vous voulez quelque chose, mais en fait c’est plus fort que vous…

– Nadia S’approchant de lui, menaçant : Mais qu’est-ce qui raconte Dr Maboule ?? Dis qu’on est fous !!???

-Michel Plaintif, se recroquevillant : Non, non pas vous…

Subitement méprisant, regardant de côté

Vous c’est la motivation qui vous manque…

– Paola haussant la voix et s’approchant de plus près : Et moi j’suis pas motivée ? J’ai fait une cure : trois mois ! J’viens d’rentrer ici… Et je suis pas motivée ??

– Michel regardant à côté : Si, vous êtes motivée mais… vous êtes contemplative !

La regardant à nouveau, ragaillardi par le mot qu’il a trouvé

Contemplative ! C’est ce qu’on dit dans l’Entretien Motivationnel : ça veut dire que vous avez du mal… Vous avez eu du mal à passer au stade de l’Action : quand on met en place des moyens… Effectifs… Pour, arrêter… Le… Comportement…

Nadia et Paola s’approchant très menaçants et proférant des invectives de plus en plus brutales devant Michel qui se protège le visage de ses coudes :

– Nadia : He !?

– Paola : Ça va pas ??

– Nadia : T’en veux de l’action ?

– Michel : Eh doucement…

– Paola : Ma parole tu m’as traitée ?

– Nadia : tu veux faire le bonhomme ?

– Michel : non mais vous vous êtes addict à la violence ou quoi ?

– Paola : Eh templatif ! Vas-y ! Viens ! On va régler ça entre hommes !

 

Scène 3 :

Michel, Nadia, Paola, La Doc :

Intervient la Doc, pour les séparer

– La Doc : Ho ! Hoh !! Hooooh !!!! Arrêtez !! Ça-suffit !!!!

Ils s’interrompent subitement, pétrifiés, regardant tous ailleurs ou leurs pieds

– La Doc : Messieurs !… Dames… Hmmm

Elle s’enroue, se racle la gorge… Pause. Puis posément :

Du calme.

S’adressant à Nadia et Paola:

Vous, dans vos chambres. On en reparlera tout à l’heure. Je vous rappelle qu’il est in-ter-dit d’élever la voix ici. Je parle même pas de s’insulter ! C’est un motif d’interruption de séjour dans le règlement que vous avez signé !

S’adressant à Michel :

Vous, venez avec moi on va discuter. Vous voulez bien ?

La Doc et Michel s’assoient tous deux de part et d’autre de la table.

 – La Doc : Alors ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Michel : Rien, je comprends pas… J’ai fait passer un questionnaire à Nadia

– La Doc : Vous avez fait quoiii ?

– Michel : Passer un questionnaire à Nadia. Faut bien qu’on s’entraide… Entre addicts…

– La Doc dans un souffle : vous pouvez pas vous empêcher…

– Michel penaud, baisse la tête, silence avant de répondre : Vous allez me mettre dehors ?

– La Doc : Mais qu’est-ce qui vous a pris ?

– Michel : Ben, vous êtes pas pour les questionnaires ici, alors j’ai voulu l’aider.

– La Doc : Je peux vous demander pourquoi vous êtes là ?

– Michel silencieux, regardant ses chaussures puis à voix basse : Pour arrêter.

– La Doc : Arrêter quoi ?

– Michel : De travailler.

– La Doc : Entre autre… Montrez-moi ce questionnaire.

Michel le sort de sa poche et le lui tend

– La Doc : Vous avez recommencé !

– Michel : C’est plus fort que moi.

– La Doc : Vous ne m’aviez pas dit que vous vouliez arrêter de fabriquer et de faire passer des questionnaires ? Que ça avait envahi votre vie privée, que votre femme et vos enfants n’en pouvaient plus de devoir les remplir à chaque moment de la vie familiale ? Pour décider du repas dominical, du programme télé, de la destination des vacances ? Pour évaluer les repas, les week-end, les sorties… Vos moments intimes avec Madame !? Ça ne vous a pas suffi qu’elle demande le divorce et la garde des enfants ? Que votre chef de service, addictologue universitaire, vous demande d’arrêter d’introduire de nouvelles grilles d’évaluation et d’aller vous sevrer chez nous sous peine de vous licencier ! Chez nous !! Chez des lacaniens !!

– Michel À voix basse : Je cherchais la grille ultime, capable de se passer complètement de la parole.

– La Doc : C’est ça : jusqu’à vous faire disparaître.

– Michel : Je suis en dessous de tout. Une merde.

– La Doc : La meilleure des merdes !

– Michel : Indigne.

– La Doc Articulant lentement : Ça vous plaît…

Un ange passe

– Michel : Doc ?

– La Doc : Hmmm ?

– Michel : Il est quelle heure Doc ?

– La Doc : Je sais pas.

– Michel : Il est tard, Doc.

– La Doc : Et ?

– Michel : Qu’est-ce que vous faites encore au Centre Doc ?

– La Doc : Pourquoi ?

Michel sourit et se détend lentement laid back sur sa chaise, semblant boire du petit lait

– Michel : Personne ne vous attend à la maison ? Vous avez un problème. Vous êtes comme moi ! Une workaholique !

– La Doc se lève lentement et s’adresse au public, tout en elle-même, sur un ton neutre, équivoque : se parle-t-elle à elle-même aussi bien ? :

Je sais pas c’que ça veut dire…

 

Scène 4 :

La Doc

Musique : What’s the difference (Instrumental version) Dr Dre Melvin Charles Brandford https://www.youtube.com/watch?v=sR5uT4k-QRc

 

Workaholic ! Burn out ! Addiction au travail !… Et cetera ! Mais qu’est-ce que ça veut dire ?! Et qu’est-ce que c’est que cette discipline qui s’appelle Addictologie et qui se prévaut d’être « universitaire »?

Tous ces syntagmes, ces mots-valises à la mode dans la clinique : de quoi parlent-ils ? De l’époque ? De toi ? De moi ? De nous ?

S’ils parlent, c’est par l’usure de leur usage éphémère.

S’ils parlent, c’est pour mesurer, comptabiliser, évaluer.

S’ils parlent c’est en disant qu’ils ne disent rien.

S’ils parlent, c’est de leur impuissance à dire ce qui est.

 

S’ils parlent, c’est pour dire, à notre époque, la force du pousse-à-jouir et la faiblesse des mots.

S’ils parlent, ils parlent de nous, du discours contemporain mais ils ne parlent ni de toi, ni de moi.

 

La chanson qui fait le fond sonore du monologue dit à ce moment : What’s the difference between me and you ?

 

Moi je travaille : ça oui. Ça’m’branche !

Mais moi, c’est la parole qui me branche : la parole et pas la montre : Time is money est une « lâcheté »[1].

 

La chanson qui fait le fond sonore du monologue dit à ce moment : What’s the difference between me and you ?

 

Quelle est la différence entre toi et moi ? C’est simple : Moi, c’est toi qui m’branche. Toi ? Toi, c’est toi qui te branche.

 

En 1997, lors de la conversation d’Arcachon, Jacques-Alain Miller a proposé à propos d’un cas : « Il nous faut ici moins un concept qu’une expression bien tournée. Disons qu’il s’agit d’un pseudo-déclenchement, ou d’un néo-déclenchement. Pourquoi ne pas le qualifier de débranchement ? »[2]

 

Dans cette perspective, nous constatons que nombre de nos patients se branchent sur la consommation d’un produit ou une activité compulsive, ce que les addictologues appellent une addiction comportementale. On pourrait aussi dire, avec Lacan, qu’ils ont « l’objet dans la poche ».

 

Moi, dans la vie, dans le travail, je suis branchée sur l’Autre, un Autre à l’occasion débranché. La voilà, la différence.

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[1] Miller Jacques-Alain, « la tendresse des terroristes », Lettres à l’opinion éclairée, 3ème lettre, 19 septembre 2001.

[2] La conversation d’Arcachon, Le paon, Agalma éditions, diffusion Le Seuil, 1997, p. 163.