Magic Mushrooms, la promesse enthéogène

26 juin 2024

Éric Colas

 

Enthéogène : qui inspire, libère le sentiment du divin.[1]

Prologue

Cette recherche commence à l’été 2022 avec une série d’articles du journal Le Monde sur la découverte des champignons hallucinogènes (A la poursuite du champignon magique). En ce début de congés, je parcours ces articles avec amusement. Jusque-là, je n’ai pas rencontré l’usage de ces substances dans mon travail en CSAPA, elles me restent associées à l’époque hippie. L’année suivante, le journal reprend sa série estivale sur les drogues, cette fois-ci avec le cannabis. Je lis encore avec amusement, ce qui me ramène au souvenir de l’été dernier.

Pour la réunion de pré-rentrée de Tya, je réfléchis à ce que j’aimerais bien travailler, sur quel thème écrire ? Alors, le souvenir de ces deux étés de lectures amusées me revient. Dès le lendemain, je retrouve les articles et je commence ma recherche sur les « Magic Mushrooms » avec ce chercheur-découvreur-banquier, Robert Gordon Wasson [2].

La question, la surprise de la première lecture, revient et insiste : que veulent ces chercheurs ? Après quoi courent-ils ? La quête du divin ? La certitude de trouver Dieu grâce à ces drogues ? De se connecter à quoi ? On sait que R.G. Wasson voulait être le premier qui nous amènerait les secrets des champignons mexicains. Mais qu’en est-il des autres chercheurs, qui ont bravé les interdits tissés aux champignons, voire ont contribué à cette réputation, leur diffusion ? On s’intéressera à leurs parcours, les écrits sur leurs propres expériences de consommation, leur rapport au mysticisme, leurs conclusions.

L’histoire de la découverte des champignons magiques a déjà été écrite maintes fois depuis le voyage de R. G. Wasson et son épouse Valentina Pavlovna[3] Guercken dans un village reculé du sud du Mexique, Huautla de Jimenez en 1955. Ils étaient accompagnés d’un photographe Allan Richardson, qui s’est révélé un agent de la CIA. Cette dernière avait financé cette expédition afin de développer ses techniques de contre-espionnage, de contrôle des consciences par les drogues, ainsi que des modalités d’assassinat par empoisonnement, fongique[4] par exemple, pendant 20 ans via le « Projet Artichaut, Project Artichoke MK-Ultra », jusqu’en 1971.

Interdire

Cette année 1971 fut assez conclusive pour l’interdiction des drogues :

  • L’ONU convoque la convention sur les substances psychotropes, pour ratifier le traité international le 21 février à Vienne avec 34 pays, avant sa mise en application en 1976. Les premières réglementations internationales concernant les drogues datent du début du XXe siècle, en 1912 avec la convention internationale de l’opium. Au 1er décembre 2013 le traité comporte 183 signataires et interdit toujours de nombreuses substances dont les champignons hallucinogènes qui perdent leurs autorisations d’expérimentation en 1971, 
  • Aux États-Unis, l’allocution du Président Nixon le 17 juin lance la Guerre à la Drogue (War on Drug), 
  • En France, le parlement vote la « Loi n°70-1320 du 31 décembre 1970 relative aux mesures sanitaires de lutte contre la toxicomanie et la répression du trafic et de l’usage de substances vénéneuses », publiée au JORF du 2 janvier 1971 (version initiale) ; elle interdit le trafic, la possession et la promotion (axe délinquance) et aide les toxicomanes (axe sanitaire), elle structure toujours notre champ. 

Une découverte

Au Mexique, les Wasson ont été initiés par deux chamanes, dont l’un, en 1953, leur a prouvé des pouvoirs divinatoires en révélant, prophétisant, ce que faisait leur fils resté aux État-Unis. En 1955, l’autre chamane leur a ouvert les « portes de la perception »[5]. En 1957, ils publieront leurs célèbres articles dans des magazines américains, Life, (pp102-122) pour Robert et This Week pour Valentina.

Néanmoins, cette découverte est déjà une redécouverte. En effet, les indiens du Mexique utilisent ces champignons depuis bien longtemps, mais leur société ne se sert que de la mémoire orale pour raconter son histoire et ses rituels. Le botaniste et explorateur Schultes[6] indique qu’il y aurait une mention dans un texte d’un Conquistador du 15e siècle, mais c’est contesté et le livre, ou parchemin, a disparu. Peu après, on découvre qu’il n’y a pas que ce champignon Psilocybe Mexicana[7] qui produit ces effets hallucinogènes, d’autres variétés voisines, au Mexique, en Amérique latine ont la même utilisation avec des guides, des chamanes.

La publicité autour de cette re-découverte par R.G. Wasson masque les usages occidentaux des hallucinogènes qu’on peut retrouver dans le célèbre ergot de seigle (le LSD), un autre champignon, une moisissure de l’épi de seigle, déjà repéré à l’époque grecque[8] ou encore d’autres champignons qui poussent naturellement en Europe (par exemple, dans la famille des amanites) et qui ont été utilisés eux aussi sans prise de notes manuscrites, donc perdus pour cette seconde partie du 20ième siècle qui n’est plus qu’écriture. Cette découverte de 1953 révèle en creux les précédentes dont la trace mémorielle ne nous est pas parvenue.

Pionniers

« My wife and I have traveled far and discovered much since that day 30 years ago in the Catskills when we first perceived the strangeness of wild mushrooms. » R.G. Wasson

Reprenons l’histoire de Robert et de son épouse Valentina, lors de leur voyage de noces en 1927. À l’occasion d’une promenade en forêt, ils ont un désaccord sur les champignons : elle veut les cueillir pour les cuisiner et les manger, alors que lui en est effrayé, car ils sont dangereux et possiblement mortels. Le couple développera ultérieurement cette division des réactions face aux champignons dans leur premier ouvrage [9] : il y a des peuples mycophiles, d’autres mycophobes, ils inventent les termes pour cet usage. Après le décès de son épouse en 1958, Robert développera d’autres thèses sociales, sociétales, dans des articles vulgarisateurs[10] [11], thèses démenties[12], réfutées par les chercheurs universitaires de toutes les disciplines (surtout ethnologues, anthropologues), sauf ses amis, dont le mycologue français Roger Heim et le chimiste Albert Hofmann. Robert continuera d’utiliser son temps libre et son argent jusqu’à son décès pour voyager et écrire au sujet de ces magic mushrooms, qu’il nommait plutôt « divine mushrooms » ou « sacred mushrooms ».

L’exploration de 1955, relatée dans leurs deux articles de 1957 qu’on peut voir comme une action de promotion de leur livre, donne le cadre organisé par les chamanes et qui est encore prôné pour la consommation des champignons : un lieu calme sur une période assez longue, un guide pour accompagner pendant le voyage hallucinogène, une prise de notes des effets ressentis, puis un retour à la vie normale avec une conversation sur ce qui a été vécu et enfin la remémoration des éléments saillants de l’expérience pendant les mois suivants. Encore aujourd’hui, avec la reprise des expériences scientifiques et médicales au début des années 2000, c’est toujours ce même encadrement qui est installé.

R.G. Wasson proposa à Roger Heim[13] de l’accompagner à certaines de ses expéditions mexicaines. De retour à Paris, Heim, qui travaillait sur le site du Jardin Des Plantes, trouva à la ménagerie l’engrais approprié pour reproduire les champignons mexicains, ce qui donna à la science occidentale accès à ces secrets. Il les baptisa : « Psilocybe mexicana Heim » et en envoya au chimiste Albert Hofmann pour les synthétiser. Heim a aussi fourni les champignons pour la première étude sur la psilocybine menée à l’hôpital Sainte-Anne en 1958, après celles sur le LSD, avant leur abandon en France en 1966, peu avant leur interdiction.

Albert Hofmann, le chimiste suisse du Laboratoire Sandoz qui avait déjà synthétisé en 1943 le LSD par accident[14] isola le principe actif, la psilocybine, en 1958 à partir des sclérotes de Roger Heim. En 2006, il déclarait aux journalistes du Monde qu’à l’âge de 97 ans, il aimerait bien prendre encore une petite quantité de LSD. « Je voulais tester une faible dose, elle pourrait peut-être donner un antidépresseur … À notre époque où l’humanité devient tout urbaine, l’homme perd le contact avec la nature (…). Il n’éprouve plus son unité avec le vivant, il ne voit plus la splendeur de l’univers, alors il désespère … » Il espérait encore quelque chose de la vie : un dernier trip de LSD pour retrouver son unité[15] !

Le célèbre psychologue Timothy Leary a été viré de l’université Harvard en 1963 pour ses recherches scandaleuses au sein de l’unité « Harvard Psilocybin Project ». Il était la cible préférée du Président Nixon après les massacres sous LSD par Charles Manson et ses adeptes en 1969, et sa promotion de la consommation du LSD avec le groupe des Merry Pranksters (joyeux lurons). Il stabilisa le cadre de ces consommations dans une formule prête à l’emploi, le fameux « set and setting » : « Turn on, Tune in, Drop out ». Plus explicitement : Turn on, branche-toi avec le LSD, Tune in, mets-toi en phase avec ce que tu vis intérieurement pendant ton voyage afin de vivre un retour à la réalité dans un état bienheureux, Drop out, retour à la réalité, maintenant décroche après l’extase. On note que T. Leary enlève la fonction du guide ou chamane, laissant l’utilisateur seul avec son expérience. Dans la foulée de R.G. Wasson, T. Leary s’initiera en 1960 aux champignons mexicains. Un soir, il envoie au cinéma ses enfants, dont il a la garde exclusive suite au suicide de leur mère, pendant qu’un ami anthropologue lui apporte les champignons achetés au marché, qu’il avale entre deux gorgées de tequila : « Ce fut une révélation, dira-t-il plus tard. Dieu avait parlé. ». En 1968, T. Leary publia « The Politics of Ecstasy » [16], où il promeut le LSD, comme agent vers l’extase. Il parle de ses expériences mystiques sous LSD d’une manière provocatrice pour ébranler la société américaine en pleine guerre du Vietnam, la mettre en question, ce qui fit le scandale attendu … Depuis Timothy Leary, l’usage de ces produits s’est répandu, popularisé, devenant un peu plus artistique ou tout simplement une performance psychédélique que l’on veut vivre.

Enthéogène

Depuis ma lecture de l’été 2022, je constate que les expérimentateurs parlent des champignons hallucinogènes toujours en mentionnant, même a minima, cet aspect enthéogène accompagné de l’extase[17]. La notice de ce mot dans Wikipédia, qui est absent de mon Petit Robert de 1998, indique que ce « terme est un néologisme [encore un !] créé en 1979 par un groupe [d’ethnobotanistes, mycologues et un passionné] (Carl A. P. Ruck, Jeremy Bigwood, Danny Staples, Richard Evans Schultes, Jonathan Ott et R.G. Wasson) pour qualifier les substances traditionnelles qui permettent d’entrer en transe et de vivre des états mystiques ou extatiques. Le terme « enthéogène » est construit à partir du grec, νθεος (entheos) qui signifie « inspiré, possédé, rempli du divin » et γενέσθαι (genesthai) signifiant « devenir ». Une substance enthéogène cause une inspiration, une sensation ou un sentiment à connotation spirituelle ou divine. » Wasson et ses amis ont créé le mot qui décrit les effets de la rencontre avec son objet, la substance hallucinogène qui provoque les sensations de joie et d’extase, puis l’inspiration divine. Les usages « enthéogènes » sont pratiqués depuis fort longtemps un peu partout de part le monde et se retrouvent dans les rituels traditionnels chamanistes, de guérison, de transcendance, de révélation, de méditation, d’initiation et aussi dans le psychonautisme[18].

Effets hallucinogènes, effets mystiques

Essayons de répertorier et trier les nombreux témoignages des effets de cette drogue, à partir des textes précités et particulièrement de :

  • la conférence de 1961 de R.G. Wasson[19] (pp 154-157), 
  • l’article de 2010 de Franz X. Vollenweider & Michael Kometer[20], 
  • la brochure de l’OFDT[21] sur le LSD, un hallucinogène aux effets proches, mais moins mystiques, 
  • des interviews de la comédienne Blanche Gardin issues de la série estivale du Monde. 

Les effets sont fortement majorés par l’importance de la dose. Ils sont modulés en fonction des attentes de l’individu et du cadre d’administration.

1. les effets hallucinogènes :

  1. ivresse, extase
  • vigilance altérée, états de conscience altérée,
  • sensations de détachement physique, 
  • inhibition des émotions négatives, 
  • confusion avec forte hilarité, parfois de l’anxiété. 
  1. le temps 
  • dilatation de la sensation de l’écoulement du temps, 
  • désorientation temporo-spatiale, perte de repères spatio-temporels. 
  1. les sens 
  • expériences sensorielles inédites, 
  • distorsion de la perception, perturbation des sens intense et puissante, 
  • les 5 sens désarticulés du corps, chaque sens éveillé et sensible, 
  • la personne se ressent comme un pure récepteur de sensations, 
  • visions extraordinairement colorées ou lumineuses, en mouvements kaléidoscopiques, 
  • déformation des objets ou des visages, 
  • hallucinations sonores et auditives. 
  1. Un 
  • perception plus aiguisée de l’environnement et de son for intérieur, 
  • sensation de communion, de connexion avec l’environnement, la nature, les autres initiés, 
  • un lien indissoluble d’unité, 
  • sentiment d’unité avec l’environnement, d’illimité océanique, expérience d’union avec le monde. 
  1. le corps, le moi, l’ego 
  • dissolution des limites du corps, 
  • perte des sensations de bord du corps, 
  • perte des limites de l’ego, dissolution de l’ego, 
  • modification du sentiment de soi-même, modification du rapport à soi-même et au monde, 
  • inflation hallucinée de l’imaginaire. 
  1. dé-réalisation 
  • le « réel » apparaît comme un peu ridicule, 
  • sentiment de construire et dé-construire le monde, 
  • relativisation des problèmes individuels. 
  1. modification 
  • sentiment d’une transformation durable, 
  • sentiment de guérison. 

2. les effets mystiques :

  • voyage intérieur, 
  • voyage dans le temps et l’espace, 
  • révélations mystiques, 
  • élévation vers Dieu sans mortification, 
  • par la pensée, sortie du corps mortel, 
  • un œil désincarné, invisible, incorporel, voyant mais non vu, 
  • des visions au-delà de l’horizon de cette vie, 
  • la personne « enchampignonée» (« bemushroomed » inventé par R.G. Wasson) atteint un équilibre dans l’espace, entre dans d’autres plans d’existence, de connaissance de Dieu, 
  • voir l’infini dans un grain de sable, 
  • sentiment de renaissance, d’aboutissement, 
  • sentiment de la nouveauté de tout, de l’aube du monde. 

Comme tout ce corpus, le terme psychédélique[22] a aussi été inventé, cette fois-ci par le psychiatre anglais Humphry Osmond[23] lors d’un échange épistolaire poétique avec un autre anglais Aldous Huxley traduction du poème issue de l’article Psychédélisme :

  • Huxley :
    • To make this trivial world sublime, Pour rendre ce monde trivial sublime
    • Take a half gramme of phanerothyme Prenez un demi-gramme de phanérothyme.
  • Osmond :
    • To fathorn Hell or soar angelic, Pour comprendre l’enfer ou surgir angélique,
    • Just take a pinch of psychedelic. Prenez juste une pincée de psychédélique.

 

Wasson : la révélation divine par les champignons

Maintenant que nous sommes familiers des usages hallucinogènes et enthéogènes, reprenons l’histoire de la découverte des Wasson. Dans leurs articles de 1957[24] dans les magazines américains massivement diffusés, ils racontent leur première rencontre avec des champignons, dans les Catskills[25] en 1927, juste après leur mariage[26]. Avec ce récit, Robert met en scène leur intimité conjugale, via leur rapport à cet objet champignon qui différencie leurs désirs en miroir : l’attirance, la connaissance et l’extase pour l’une, le dégoût, l’ignorance, l’horreur pour l’autre. Une tentative de rapport entre les genres, une attirance pour le choix extatique de son épouse ? Le lendemain matin, constatant qu’elle est toujours en vie, Robert adoptera l’objet d’intérêt de sa femme. À eux deux, ils en feront une quête, un objet dont ils parleront à tout le monde et qui animera Robert longtemps après le décès de son épouse.

Lors de leurs nombreuses expéditions vers les champignons mexicains, en plus du soutien du Vatican via l’aide d’une soeur qui catéchise les populations locales, Robert s’est entouré d’anciens membres des expéditions de Schultes, qui le présentent à Aurelio Carreras, un curandero, un chamane, tout comme Maria Sabina[27]. Carreras accepte d’organiser un rite, mais sans leur donner de champignon. Wasson et son épouse l’interrogent au sujet de leur fils resté aux États-Unis. Le chamane leur révèle que Peter est à Boston et non à New-York comme prévu et qu’il va bientôt s’engager dans l’armée, et aussi qu’un membre de leur famille sera prochainement gravement malade. Bien évidemment, les trois prédictions se révéleront parfaitement exactes. Convaincus de s’approcher du but, ils finiront par découvrir Maria Sabina qui partagera avec eux les Magic Mushrooms.

Lors de son initiation, puis celle de son épouse et de leur fille de 18 ans, R.G. Wasson note des hallucinations (des couleurs, des personnes, des lieux) qui ne sont pas des remémorations et qu’il interprète dans un sens divin, avec une signification divine. L’invention du terme enthéogène suivra. De Maria Sabina et Aurelio Carreras, il relate que Dieu parle au travers de l’halluciné : le chamane qui a pris des champignons parle comme un oracle qui répond aux questions, qui révèle une vérité cachée.

Puis, il nous fait part de sa déduction extra-ordinaire et de sa réelle découverte, concernant les occidentaux. Il « hasarde une hypothèse audacieuse : ne serait-ce pas probable que, par le passé, bien avant les débuts de l’écriture de l’histoire, nos ancêtres aient adoré un champignon divin ? (…) Nous étions les premiers à offrir cette conjecture d’un champignon divin dans l’origine culturelle éloignée des peuples européens, mais la conjecture posa un nouveau problème : quelle sorte de champignon était adoré et pourquoi ? »[28]

Les champignons donnent accès à ce qui est au fond, ce qui est caché à l’état normal, dans l’état de conscience normal. Il se questionne sur qu’étaient ces visions, d’où viennent les phénomènes dits hallucinogènes. Robert Wasson est convaincu que l’hallucinogène connecte à Dieu (« Ils vous transportent là où est Dieu »[29]) et révèle la part divine qui est cachée en chacun de nous, cette part non-humaine que Dieu a laissé en chacun.

« Quelque part en nous, il doit y avoir un dépôt où dorment ces visions jusqu’à ce qu’elles soient évoquées. Les visions sont-elles une transmutation subconsciente des choses lues, vues et imaginées, si transmuées que lorsqu’elles sont évoquées des profondeurs, nous ne les reconnaissons plus ? Ou bien les champignons remuent-ils encore de plus grandes profondeurs, des profondeurs qui sont véritablement l’Inconnu ? »[30] Puis, il généralise son observation à toutes les peuplades primitives d’Amérique latine, mais Claude Levi-Strauss n’est pas du tout d’accord !

Dans un encart à l’article de R.G. Wasson, les journalistes de This week extrapolent à partir des recherches sur le LSD et imaginent la situation future quand nous connaîtront mieux ces drogues. Ils prédisent la situation actuelle, relancée par l’Université Johns Hopkins à partir de 2006 : le traitement de l’alcoolisme et de l’héroïnomanie, de la dépression chez les malades en phase terminale avec des douleurs aiguës et dans les maladies mentales. « Les propriétés mystérieuses du champignon « sacré » ouvrent des perspectives fascinantes, tant en médecine que dans le domaine de la perception extra-sensorielle. »[31]

Nouvelles recherches

L’abandon des recherches sur le LSD

En 1953, des thérapies assistées avec de grandes doses de LSD montraient de nouveaux états de conscience et d’auto-connaissance avec des changements permanents, surtout si la psychothérapie avait commencé avant, avec des sujets cancéreux, alcooliques, narcotiques. Des études ultérieures ont confirmé la réduction de la dépression, de la peur de la mort et des effets analgésiques transitoires supérieurs.

La recherche psychédélique a avancé au milieu des années 60 par la découverte des anesthésiques dissociatifs comme la Kétamine et le PCP, qui ont aussi des effets psychédéliques. La recherche sur le LSD montrait des effets thérapeutiques prometteurs, mais le LSD était associé à la révolution contre-culturelle, qui en popularisait les consommations. Il fut décrit comme très dangereux, donc interdit et la recherche en fut sévèrement restreinte. Alors, l’intérêt pour ces drogues diminua, disparut, laissant la recherche inexplorée et certaines questions sans réponse.

De nouvelles conditions favorables

À la fin des années 90, les avancées scientifiques en neuro-imagerie et dans les techniques de cartographie cérébrale ont donné un regain d’intérêt pour la reprise de ces recherches, par exemple en « neurobiologie des troubles psychiatriques » afin d’expliquer les mécanismes moléculaires d’action des psychédéliques. Quantifier les états de conscience modifiés n’est plus un problème, il y a des instruments validés qui les mesurent en 5 dimensions.

Caractériser ces produits comme enthéogènes amène certains à les considérer comme naturels, dans le but d’en décriminaliser l’usage[32], ce qui a favorisé certaines modifications réglementaires et légales, dans le sens de la diminution de l’interdiction de l’usage (dans les villes de Denver, Seattle et Washington, et dans l’État de l’Oregon) et de l’expérimentation.

À l’Université Johns Hopkins

Après sa célébrité dans les années 1990 avec ses recherches sur l’addiction à la caféine, Roland R. Griffiths[33] doute, s’initie à la méditation où il éprouve ses propres états de conscience intérieure (« his own deep inner experience »). Il est intrigué par les modifications de sa conscience lors de la pratique de la méditation (« intrigued by the altered states of consciousness achieved through meditation »), ce qu’il retrouvera avec la psilocybine. Il pense à se retirer dans un ashram en Inde, mais la psilocybine le retient pour travailler et expérimenter, non plus sur des singes mais avec des humains.

En 1999, l’université Johns Hopkins est la première a obtenir un nouvel agrément aux États-Unis. Roland Griffiths recrute avec cette accroche : « intéressé par la vie spirituelle ? » Ce sera l’étude qui relancera les recherches sur les psychédéliques, publiée en 2006[34], avec ces commentaires : « Les résultats de notre première étude étaient extraordinaires : deux mois après avoir pris de la psilocybine, plusieurs volontaires affirmaient que c’était l’expérience la plus importante de leur vie ! Je n’avais jamais rien entendu de semblable. J’ai eu une sorte d’épiphanie. » Les résultats l’enchantent, le ravissent, bref, c’est l’extase du chercheur, car il a un espoir. « À l’heure où notre potentiel de destruction n’a jamais été aussi préoccupant, ces molécules pourraient contribuer à la survie de notre espèce, parce qu’elles touchent aux fondements de notre morale, de notre éthique. Ce que je dis vous semble fou ? C’est pourtant ce que je crois. »

Au questionnaire que les sujets devaient remplir, en plus des items habituels, R. Griffiths utilisa une échelle mystique, développée à partir de « The Pahnke–Richards Mystical Experience Questionnaire » (Pahnke 1969; Richards 1975), un questionnaire lui-même basé sur les travaux de Stace de 1960 (« The classic descriptive work on mystical experiences and the psychology of religion by Stace (1960) »). Son questionnaire contenait, entre autres, 43 items pour quantifier l’expérience mystique, avec sept domaines d’expérience mystiques distincts (similaires à ceux de Vollenweiden & Kometen en 2010) :

  • unité[35] interne : pure conscience, fusion avec la réalité ultime, 
  • unité externe : unité de toutes choses, toutes choses sont vivantes, tout est un, 
  • transcendance du temps et de l’espace, 
  • ineffabilité et paradoxalité : allégation de difficulté à décrire l’expérience avec des mots, 
  • sens du sacré, 
  • qualité noétique : revendication de connaissance intuitive de la réalité ultime, 
  • humeur positive profondément ressentie : joie, paix et amour. 

On note que l’extase est examinée via les sentiments de joie, d’harmonie ou de bonheur intense, et que les items spirituels et mystiques sont très détaillés.

Dans la discussion des résultats, R. Griffiths remarque que 35% des sujets considèrent cette expérience comme la plus spirituelle de leur vie et 73% comme l’une des cinq plus spirituelles, contre 8% pour le methylphenidate. 79% ont indiqué une augmentation de leur bien-être avec la psilocybine. En conclusion[36], R. Griffiths souhaite étudier cette capacité de « susciter prospectivement des expériences mystiques », leurs causes et leurs conséquences, pour « fournir un aperçu des mécanismes pharmacologiques et cérébraux sous-jacents et la persistance des effets. »

Dans l’introduction de son article, Griffiths se réfère à l’étude princeps de W. Pahnke, un étudiant de T. Leary. Griffiths critique la faiblesse méthodologique de l’étude de Pahnke : s’il n’y a pas de contresens, les preuves scientifiques sont insuffisantes. Griffiths relance la recherche là où elle s’était arrêtée : le mystique par la joie, synonyme de l’extase.

The Good Friday Experiment

De toutes les expériences que T. Leary supervisa, celle dite du « vendredi saint » reste l’une des plus fameuses, annonçant, avec près d’un demi-siècle d’avance, les découvertes de l’université Johns-Hopkins. Sous la supervision de T. Leary dans le cadre du « Harvard Psilocybin Project », W. Pahnke, un étudiant en théologie, conduisit le 20 avril 1962, la première des expériences scientifiques sur la psilocybine : « The Marsh Chapel Experiment », aussi appelée « The Good Friday Experiment »[37]. W. Pahnke démontra que la psilocybine pouvait agir comme enthéogène chez des sujets prédisposés au religieux, ici des séminaristes. T. Leary qui avait supervisé sans l’accord de l’université fut renvoyé de Harvard. Des études discutèrent les résultats de Pahnke, en 1986 et 2007 : le principe du double aveugle était défaillant, car on avait dit aux sujets l’objet de l’expérience, et le contrôle de l’anxiété était sous-estimé, surtout pour l’un des participants qui fuit le lieu de l’expérience convaincu qu’il était choisi pour annoncer le retour du Messie. Ces deux biais d’expérience ont été précautionneusement contrôlés par Griffiths pour son expérience publiée en 2006 et discutés dans leurs résultats comparatifs.

Parmi les très nombreuses publications de R. Griffiths[38], deux autres sont d’importance pour l’accroissement de ce champ de recherche : celle de 2016 avec des malades cancéreux et celle de 2020 sur les thérapies assistées par psilocybine avec des personnes sévèrement déprimées.

Dans l’étude de 2016[39], Griffiths poursuit sa reprise des études précédentes, cette fois-ci sur les effets anti-dépresseurs entrevus dans les années 70, pour les améliorer avec une meilleure rigueur académique[40]. Griffiths travaille ici particulièrement sur la dose : faible (3 mg/70 kg) ou élevée (30 mg/70 kg) et les effets sur l’humeur dépressive, l’anxiété et la qualité de vie, sur le court terme et la persistance à 9 mois des changements dans les attitudes et comportements. Il continue de coter les effets mystiques, spirituels, l’altération de l’état de conscience, l’humeur positive, la transcendance du temps et de l’espace et l’ineffabilité (« Transcendence of time and space, and Ineffability ») dont témoignent les sujets dans leurs réponses aux questionnaires 7 heures après l’administration, quand les effets de la psilocybine se sont atténués.

Les résultats de l’étude démontrent un succès de l’hypothèse : diminution importante de l’humeur dépressive et de l’anxiété, augmentation de la qualité de vie, du sens de la vie et de l’optimisme, diminution de l’anxiété liée à la mort, chez des patients avec un diagnostic de cancer très avancé. Ces changements se maintiennent à 6 mois chez 80% des participants. La dose forte a démontré une amélioration encore plus importante des attitudes concernant la vie / soi, l’humeur, les relations et la spiritualité, avec plus de 80% approuvant une augmentation modérée ou supérieure du bien-être / de la satisfaction dans la vie. Les résultats sont congruents entre les réponses des sujets, les observateurs cliniciens pendant la séance et l’entourage des sujets, également associé à la recherche.

Cette fois-ci, s’il enregistre les résultats mystiques et d’extase, Griffiths ne les discute plus, à part une petite remarque : « l’expérience de psilocybine de type mystique le jour de la séance a médié l’effet de la dose de psilocybine sur les résultats thérapeutiques. » [41] Si la première prise de psilocybine provoque une expérience mystique, cela prédit des changements positifs à long terme dans les attitudes, l’humeur, le comportement et la spiritualité. « Cela suggère que l’expérience de type mystique en soi joue un rôle important en dehors de l’intensité globale de l’effet de la drogue. Enfin, une analyse de médiation suggère en outre que l’expérience de type mystique joue un rôle médiateur dans la réponse thérapeutique positive. »[42] Sans la mystique, la psilocybine ne produit rien, ou pas grand-chose de scientifiquement significatif.

Bon, on avance ! L’académisme structure favorablement les progrès de la science, mais pour Griffiths, il faut encore améliorer les résultats avec une « étude multisite auprès d’une population de patients plus large et plus diversifiée afin d’établir la généralité et l’innocuité du traitement à la psilocybine de la détresse psychologique associée à un cancer potentiellement mortel. »

Les thérapies psychédéliques

En 2020, R. Griffiths poursuivit en prouvant l’efficacité des thérapies assistées[43] par psilocybine. Il a démontré des effets antidépresseurs importants, rapides et soutenus chez des patients souffrants de « désordre dépressifs majeurs » (MDD : « Major depressive disorder »). Cette fois-ci, la psilocybine est adjointe à la psychothérapie et aux traitements médicamenteux. Ces nouveaux résultats développent les précédents, en suggérant que la psilocybine pouvait être efficace sur une population plus grande, ce qu’il faudrait bien-sûr généraliser avec un contrôle par placebo sur un public encore plus large.

Dans la discussion, Griffiths compare les résultats obtenus avec la psilocybine et ceux avec la ketamine : avec la kétamine les effets durent de quelques jours à deux semaines, alors qu’avec la psilocybine, ils durent 4 semaines avec 71% des sujets pour lesquels les effets perdurent au-delà. La psilocybine est moins addictogène, ce qui pose moins de problèmes thérapeutiques (de compliance au traitement). Puis, il rappelle que l’intensité de l’expérience mystique avec la psilocybine est associée à des effets favorables et que des études croisées suggèrent que les expériences mystiques et d’introspection pendant la séance sous psilocybine prédisent des effets thérapeutiques positifs. L’essai actuel, convergent avec les études précédentes, montre que ces expériences mystiques, d’introspection et de signification personnelle sont associées avec une baisse de la dépression pendant 4 semaines. Il propose une explication neurologique du fonctionnement de la psilocybine qui diminuerait les affects négatifs et les « corrélats neuronaux » de ces affects négatifs, ce qui pourrait être un mécanisme sous-jacent de l’efficacité trans-diagnostique. On s’en doute, il faudra encore d’autres études !

Puis, Griffiths discute la plus-value de la psilocybine comparée aux médicaments anti-dépresseurs : les résultats démontrent que la psilocybine associée à la psychothérapie a des effets 2,5 fois plus forts que sans psilocybine et 4 fois plus forts que les traitements médicamenteux anti-dépresseurs. De plus, les petits maux de tête occasionnés pendant la séance seront mieux acceptés que les effets secondaires des anti-dépresseurs, tels que les idées suicidaires, la perte de libido et la prise de poids. La psilocybine n’a pas à être prise tous les jours, mais plutôt une seule ou quelques fois dans la vie.

Enfin, Griffiths remarque que la limite de cette étude est dans l’inclusion des participants, blancs non-hispaniques, avec peu de risque suicidaire et une dépression « modérément sévère », ce qu’il faudrait corriger dans une expérience ultérieure. De la même manière, la variété des professionnels nécessaires à l’approche psychothérapeutique (travailleurs sociaux, psychologues et psychiatres) limite cette étude, ainsi que le type de psychothérapie et les caractéristiques des psychothérapeutes, qui devraient être plus explorés dans d’autres études ultérieures. Malheureusement, le décès de Griffiths l’a empêché de réaliser lui-même ces prolongements, que ces collèges de Johns Hopkins ne manqueront pas de publier !

Petit résumé

Pour R.G. Wasson, le chamane par ses prophéties divinatoires prouve l’existence de Dieu et la seconde chamane l’encourage à Le rencontrer via les hallucinations. Il est convaincu que l’hallucinogène révèle la part divine qui est cachée en chacun de nous, cette part non-humaine, celle que Dieu a laissé en chacun. Pour les tenants américains du développement personnel, les hallucinations permettent d’aller à la rencontre de soi, un non-moi débarrassé de l’ego, dans un contact direct fait de sensations, de visions, c’est la rencontre avec la Nature, et les autres Êtres, un Soi modifié avec une altérité modifiée. On peut devenir une meilleure personne, une meilleure version de soi, sans ego. Le chercheur cognitivo-comportementaliste Roland R. Griffiths a relancé la recherche sur les psychédéliques avec sa publication de 2006 sur les effets mystiques, où il cote les effets religieux dont témoignent les sujets, puis il généralisera ses recherches sur les effets anti-dépresseurs de la psilocybine, sans en négliger la part mystique. On fera remarquer qu’après les AA qui prônent la technique du rétablissement généralisé pour tout et tous, ce sont les hallucinogènes qui deviennent le nouveau traitement universel. D’autres projets de « thérapies » assistées sous psychédéliques se développent avec des implants neuronaux. On attend avec hâte les propositions suivantes avec l’IA en superviseur !

Nouvelles initiations

Michael Pollan, le renouveau de la promotion des psychédéliques

Michael Pollan est un journaliste new-yorkais (ancien du New-York Times), auteur de nombreux best-seller, dont « Voyage aux confins de l’esprit »[44]. Il a d’abord écrit sur le bien-être par l’alimentation et depuis 2015 sur les psychédéliques. Il a enseigné à l’université de Berkeley, en Californie, où il a cofondé en 2020 le « Berkeley Center for the Science of Psychedelics » (BCSP). Auparavant, il avait profité d’un enseignement qu’il donnait à Harvard pour consulter les archives de R.G. Wasson, dont il est devenu l’un des connaisseurs incontournables. Pour Pollan, le banquier a projeté ses stéréotypes sur la chamane : « Pour la plupart des Mazatèques, ces cérémonies avaient un rôle divinatoire ou curatif plus que religieux. Wasson, lui, les fantasme comme un sacrement, une rencontre avec Dieu. »

M. Pollan relate son expérience sous psilocybine, la plus intéressante de toutes. « J’ai assisté à la disparition complète de mon ego, en compagnie d’une thérapeute très expérimentée. Je me suis vu exploser en des milliers de morceaux de papier bleu et me répandre sur le sol, comme une couche de peinture. J’avais conscience que c’était moi, mais j’observais la scène de l’extérieur. Quand vous n’avez plus d’ego, il n’y a rien qui vous sépare du monde, vous faites partie d’un tout. » « Avec le recul, je dirais que cela m’a permis de prendre un peu de distance par rapport à mon ego. C’est ce qu’on apprend à faire au bout de plusieurs années de psychothérapie, mais cela ne m’a pris qu’un après-midi. »

Lui aussi nous fait part de ses explications sur les mécanismes psychédéliques : des images cérébrales montrent que ces substances stimulent la plasticité cognitive, qui se développe chez l’enfant jusqu’à 4 ans, l’âge auquel se fixe l’ego. Il en déduit que les psychédéliques nous ramènent à l’état de l’enfance. « Les enfants sont moins figés dans leurs convictions que les adultes (…). Sous psychédéliques, notre cerveau retrouve sa capacité enfantine d’apprentissage et d’exploration. » C’est le retour à l’âme de l’enfant, quand l’ego n’embarrassait pas et qu’on était en apprentissage permanent.

Il nous donne aussi son avis sur la situation politique quant à l’autorisation des usage et expérimentation. Dans un article de 2021 (« How Should We Do Drugs Now ? ») publié sur son blog et dans le « New York Times », il fait le point sur la situation actuelle et ses prévisions. Il repère l’évolution de la société américaine dans les votes récents en Oregon sur la décriminalisation de la possession de petites quantité de drogues et l’autorisation des thérapies avec psychédéliques. Un mouvement populaire de lobying (« Decriminalize Nature ») a obtenu la déciminalisation de l’usage et de la possession de drogues naturelles, dans un contexte d’opposition politique très réduit. Aucun parti n’était prêt à poursuivre la guerre (à la drogue) qui a « si peu réussie et a fait autant de dommage, surtout à la communauté afro-américaine et aux libertés civiles. » Mais maintenant que ça va se terminer, il est très difficile d’imaginer « à quoi ressemblera la paix à la drogue ». Comment allons-nous importer ces substances dans notre société, dans nos vies, tout en minimisant les risques et les utiliser de manière constructive ? Il constate que « le message de dire non à la drogue nous a empêché d’avoir cette conversation et d’apprécier les différences entre ces drogues illicites. » Il estime que cette conversation commence avec la reconnaissance que les humains aiment changer de conscience, d’état d’esprit, et que les cultures utilisent les plantes et champignons psychoactifs pour cela depuis toujours. Quelque chose en nous n’est pas satisfait avec la conscience ordinaire et cherche à la transcender de différentes manièreSomething about us is just not satisfied with ordinary consciousness and seeks to transcend it in various ways ») Il explique l’envie de drogue par l’envie de changer d’état de conscience, que l’on peut prendre comme la formulation moderne de la revendication à se droguer. D’ailleurs, il considère que « l’addiction est moins une maladie qu’un symptôme individuel ou social », ce qui nous rappelle d’autres discours venus des AA, de ASUD. Il relie la crise (américaine) des opioïdes et de la méthamphétamine aux conditions sociales facilitantes, tout comme le crack précédemment. Il en trouve la preuve chez les soldats envoyés au Vietnam dont 20% devinrent toxicomanes, et arrêtèrent à 95% spontanément leurs consommations au retour au pays. On suppose qu’il proposerait volontiers aux 5% restants de traiter leur PTSD avec des psychédéliques. Bien que favorable à l’expérimentation pour tous, Pollan se distingue de T. Leary par une rigueur dans le protocole d’administration : pas sans un guide expérimenté !

Les nouveaux Lurons

De nombreux groupes émergent et se développent sur la Toile pour se rencontrent « IRL » et expérimenter. Sous couvert de recherches, ils proposent la vente pour expérimentations de substances naturelles psychédéliques. Par exemple : « Entheogenic Research Integration & Education » ERIE, un groupe de promotion des usages et expériences individuelles des plantes psychédéliques.

Un week-end de truffes magiques aux Pays-bas

Ce groupe, dirigé par un guide chamane propose un week-end d’initiation aux psychédéliques, avec des truffes, une forme rabougrie de champignon qui contient de la psilocybine et qui est autorisée aux Pays-bas.

Dans leur argumentaire publicitaire (version française), ils mettent en avant la modification temporaire du fonctionnement cérébral, pendant les 4 à 6 heures de la séance, avec des sensations d’ivresse, d’euphorie ou de connexion avec des entités divines. Cette expérience peut traiter à peu près tous les « troubles mentaux, (…) aider à restructurer les schémas de pensée négatifs (…), augmenter la qualité de vie des patients souffrant de ces difficultés », avec une efficacité supérieure aux antidépresseurs. Ils proposent une retraite psychédélique de 3 jours et 2 nuits avec une après-midi de truffes de psilocybine pour 2000 €, hébergement et repas inclus.

Après l’argumentaire sanitaire et de bien-être, on nous ouvre « Une porte mystique vers l’Inconnu ». L’Homme cherche son Dieu, s’essaye à élever sa conscience, ce qui nous a offert les arts et les religions. « La cérémonie aux champignons magiques se distingue par sa capacité à nous emmener au-delà de tout ce que nous connaissons. » Les puissantes propriétés des psilocybes sont « exploitées dans des rites sacrés à travers le monde depuis la préhistoire. »

On nous promet une expérience très personnelle : résurgences, hallucinations, fulgurances, sentiment d’appartenance, un moment suspendu, presque irréel, en dehors de la vie quotidienne. « Les champignons magiques et les états de conscience altérés qu’ils provoquent semblent y offrir une porte d’accès. » Les séances sont accompagnées par des thérapeutes et des facilitateurs. Tout se joue après la cérémonie, quand le cerveau est devenu « malléable », c’est là qu’il sera « essentiel de prendre le temps de réfléchir à l’expérience et de l’intégrer dans la vie quotidienne. »

On l’a compris, cette initiation vise à répondre à une quête de sens, via des « rituels immémoriaux » pour « ressentir quelque chose de fort, qui dépasse les seules sensations du corps et nous relie à l’immensité. » Guérison et apaisement sont possibles, comme le prouvent les études médicales sur les bienfaits des psychédéliques. Une révolution est en marche ! Des alternatives naturelles se développent. Ils n’ommettent pas de signaler la nécessité de l’effet mystique : « Des chercheurs appuient également l’hypothèse que les résultats sont d’autant plus significatifs lorsque la prise de champignons est précédée d’une cérémonie psilocybine ritualisée. »

Vincent Verroust, les psychédéliques à la française

Il anime depuis 2017 la Société Psychédélique Française. C’est un grand connaisseur du mycologue Roger Heim, dont il relève les préoccupations environnementalistes, dans son essai de 1973 « L’Angoisse de l’an 2000, quand la nature aura passé, l’homme suivra ». V. Verroust explique le retard français dans la reprise des études sur la psilocybine par l’usage français très répandu des neuroleptiques, « inventés » en 1951 par le français Henri Laborit : le Largactil commercialisé par le Laboratoire Rhône-Poulenc. On note que si pour les Américains l’opposition était avec les anti-dépresseurs et l’ego, avec cet historien Français, ce sont les neuroleptiques qui complètent le binaire.

Introduction de son résumé de thèse d’histoire des sciences : « La psilocybine peut donner l’impression de se trouver en présence du divin, d’où l’usage des champignons hallucinogènes dans des cérémonies religieuses par les Mazatèques. (…) Cette propriété « enthéogénique », qui génère le sentiment du divin en soi, est à l’origine de tentatives de déclenchement pharmacologique d’expériences mystiques ou spirituelles. » En s’appuyant sur des sources documentaires (une cérémonie mystique filmée en 1964 sous la direction de Roger Heim où anges et saints chrétiens sont invoqués), V. Verroust cherche la corrélation entre les croyances de ces chercheurs et leurs expériences de transcendance (concernant Roger Heim, son engagement pour la conservation de la nature). On a hâte de lire sa thèse dont l’hypothèse nous est si proche.

Puis, il s’intéresse à une autre application envisagée par ces chercheurs : « la stimulation expérimentale des capacités créatives. » Encore à partir de l’analyse de sources documentaires, il essayera de démontrer si ça révèle « la prise de conscience d’une capacité accrue d’imagination ? (…) Peut-on documenter la genèse d’une production scientifique originale favorisée par ces auto- expériences ? » Lui aussi, en bon scientifique rigoureux comparera les résultats avec ceux d’autres drogues essayées par des scientifiques et soulèvera « les questions de méthode ou d’épistémologie sur la validation de ces auto-expériences. » Cette perspective nous est moins familière …

Conclusion

La psilocybine est un produit qui provoque des effets très particuliers, avec une coloration enthéogène dans le témoignage qui se repère répétitivement chez les utilisateurs, un tropisme récurrent dans le récit de l’expérience. Nous avons commencé cet article avec l’hypothèse de la fonction de cette drogue : le sentiment enthéogène, comme une promesse qui peut se réaliser. Nous nous sommes attachés à souligner cette envie qui a poussé certains, qui ont cherché scientifiquement et témoigné dans leurs articles. Ce souhait s’apparente au traitement toxicomaniaque d’une jouissance, pour ceux qui y consacrent presque toute leur vie. On a pu constater le bienfait de ce traitement sur ceux qu’il a apaisé, qui ont trouvé une place dans le monde, un but à servir, enfin un sens à leur vie. Rarement a-t-on constaté autant de scientifiques qui consommaient l’objet de leur travail car ils y voyaient tant de bienfaits qu’ils voulaient pour eux et offrir à l’Humanité.

L’autre découverte de cette recherche est la possibilité d’une transformation durable du sujet avec peu de prise du produit, peut-être du nouage RSI pour faire Un (pendant l’expérience : sentiment d’unité, dé-réalisation, dissolution du moi, perte des bords du corps, inflation imaginaire, création de mots pour décrire l’insensé inédit, puis renforcé par le travail de remémoration du vécu de la séance), une modification substantielle, scientifiquement significative et la promesse d’une guérison.

Cette promesse de modification, de changement durable, de transformation de sa vie, à la condition d’en passer par l’extase, la mystique, la transcendance, ressemble à un promesse universelle de guérison. Une réponse au manque-à-être ?

Épilogue

Rappelons que cette recherche a commencé avec les fameux articles du Monde écrits par le journaliste Aureliano Tonet depuis Cambridge, où sont rassemblées à l’université Harvard les archives de Robert Gordon Wasson. Ce fut une lecture bien amusante, qui nous fit voyager bien loin. Une épopée ?

Dans sa conclusion, A. Tonet propose lui aussi sa propre hypothèse : les champignons révèlent « un discours latent » qui siège au fond de chacun, ou de chaque culture : « le reflet de nos affects ».

Clôturons avec une dernière référence à ces articles. Le journaliste du Monde nous informe à l’été 2022, via le psychiatre cognitiviste et normalien Raphaël Gaillard[45], que débutera en 2023 à Sainte-Anne une étude sur la psilocybine et la dépression, en collaboration avec le sulfureux laboratoire Compass PathwaysWe connect science and compassion to reimagine mental health care. Compass Pathways is a biotechnology company dedicated to accelerating patient access to evidence-based innovation in mental health. » ). Mais, semble-t-il sans référence à l’extase ni au divin, ce qu’on trouve bien dommage … Le capitalisme de la Start-up anglaise l’aurait-il dissous, ou simplement caché ? Pour combien de temps ? Heureusement que d’autres études françaises se préparent, contre le suicide par exemple, ou en addictologie pour soigner l’alcoolisme. L’encart des journaliste de Life se révèle prémonitoire !

Envoi

Ceux qui veulent poursuivre sur le thème de l’extase peuvent regarder La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner, un film documentaire sorti en 1974 de Werner Herzog, consacré à Walter Steiner, champion du monde de vol à ski (comme on l’appelait autrefois, maintenant on dit saut à ski). Il volait si loin qu’il fallut réduire plusieurs fois les tremplins d’envol, car il allait encore au-delà des limites de la zone d’atterrissage, au-delà de tous ses concurrents, plus loin que les mesures écrites sur le bord de la piste par les arbitres. Évidemment, il se prit quelques grosses gamelles. Le film montre magnifiquement ce que c’est que voler et l’extase qu’il faut pour aller très loin. Il est disponible jusqu’au 10 juillet 2024 sur la Cinetek.  

  1. Les documents cités ou référencés sont stockés dans un répertoire sur le Cloud, en téléchargement ou visionnage, pour quelques semaines de l’été 2024. ↩︎
  2. 1898-1986, entré en 1934 à la banque JP Morgan de New-York, dont il devient Vice-Président chargé des relations publiques de 1943 à 1963. Il avait un carnet d’adresse faramineux, dans cette âge d’or de la publicité révolutionnée par Bernays. R.G. Wasson a entretenu une correspondance avec deux Professeurs d’anthropologie du Collège de France, Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, malgré leurs désaccords. Son père, pasteur à tendances libérales et non puritaines publie en 1914 un ouvrage « Religion and Drink », où il condamne la prohibition de l’alcool, rappelant le rôle du vin dans l’eucharistie. ↩︎
  3. 1901–1958, pédiatre, née en Russie de parents proches de l’intelligentsia. Elle quitte Moscou en 1918 pour New-York. ↩︎
  4. dans la correspondance du couple Wasson avec le poète Robert Grave, un chercheur a trouvé un échange concernant l’empoisonnement de l’Empereur Claude par son épouse Agrippine avec des champignons pour que leur fils Néron devienne Empereur. L’anecdote est rapportée par Suétone et Tacite, les Wasson la résolvent : c’était de l’amanite ! ↩︎
  5. The Doors of Perception, Aldous Huxley, 1954, livre où l’auteur relate une expérience sous mescaline, en compagnie du psychiatre Humphry Osmond. Dans ce livre, Huxley parle de transcendance. Il considère que la mescaline, en atténuant le filtrage par le cerveau, élargit la conscience. Le titre est inspiré d’une citation de William Blake : « Si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l’homme telle qu’elle est, infinie. » En 1963, à 69 ans, Huxley abrège son cancer par une prise de LSD, un suicide assisté avec l’aide de sa seconde épouse. ↩︎
  6. 1915-2001, père de « l’ethnobotanique », lecteur des témoignages des conquistadors qui auraient déjà découvert pour l’occident les champignons. Auteur en 1939, de l’article « le champignon narcotique des Aztèques », comme on appelait alors les indigènes nahuas. Il avait découvert que certains champignons faisaient l’objet d’un culte parmi les populations mazatèques, mais sans parvenir à les goûter, ce que le couple Wasson réussira ! ↩︎
  7. cette variété de champignon contient une molécule, la psilocybine (4-phosphoryloxy-N,N-diméthyltryptamine, parfois abrégé en 4-PO-DMT), un ester d’acide phosphorique, qui en est le principe actif. Le mot psilocybine est dérivé du genre de champignon nommé psilocybe, formé des deux mots grecs ψιλός / psilós, « lisse », et κύβη / kúbê, « tête », donc « tête lisse ». La psilocybine est un hallucinogène, elle modifie les perceptions et peut induire des distorsions visuelles, auditives, donner une impression de fusion entre différents sens (synesthésies), provoquer un état euphorique, extatique, en modifiant la « chimie du cerveau ». Wikipédia et d’autres sources nous disent qu’une fois dans l’organisme, elle est métabolisée en psilocyne, une molécule capable d’activer les récepteurs à sérotonine situés dans le cortex préfrontal et d’entraîner des réactions profondes. Elle interagit principalement avec les sous-types de récepteurs sérotoninergiques 5-HT1A, 5-HT2A et 5-HT2C : c’est un agoniste mixte de ces récepteurs. « Si l’on regroupe les hallucinogènes en fonction de leur structure chimique, ils comportent trois classes principales: les indolealkylamines ou tryptamines (LSD, psilocybine et psilocine); les phénéthylamines, notamment la mescaline et le méthylènedioxyméthamphétamine (MDMA); les cannabinoïdes. La psilocybine a une réputation de drogue non addictive qui produit de forts effets psychédéliques, ces deux éléments constituent de fortes motivations de l’usage (Sudérie, 2015). source » ↩︎
  8. les travaux littéraires ultérieurs de Wasson l’amènent à s’intéresser aux « Mystères d’Eleusis », un culte agraire rendu à Déméter devenu un rite initiatique secret, uniquement transmis entre ceux qui ont bu le « cycéon ». Ce rite est observé pendant dans la Grèce antique et l’Empire romain, et indiqué par Marguerite Yourcenar dans « Les Mémoires d’Adrien ». R.G. Wasson identifie la présence de l’ergot de seigle, le LSD, dans le « kykeon », la boisson sacrée des adeptes de ce rite. De récentes fouilles archéologiques ont confirmé la présence biologique de l’ergot sur des dents de dépouilles, mais la communauté universitaire n’abonde pas dans le sens des conclusions de R.G. Wasson. Ses détracteurs réfutent ses théories sociales, considérant que ces constructions mystiques essentialisent leur objet, critique récurrente des théories de R.G. Wasson. ↩︎
  9. « Mushrooms, Russia and History », non-traduit, en deux volumes, imprimé à 510 exemplaires, au prix prohibitif de 125 US§ de l’époque. ↩︎
  10. 10.« The Hallucinogenic Fungi Of Mexico : An Inquiry into the Origins of the Religious Idea among Primitive Peoples », R. Gordon Wasson, Botanical Museum Leaflets Harvard University, Cambridge, Massachusetts, February 17, 1961 Vol, 19, No, 7. Conférence de R.G. Wasson donnée le 30 août 1960 à l’occasion de « The Annual Lecture of the Mycological Society of America », à Stillwater (Oklahoma, USA) Extraît : « I propose here this evening a new approach, and will give you the distinctive traits of this cult of a divine mushroom, which we have found a revelation, in the true meaning of that abused word, but which for the Indians is an every-day feature, albeit a Holy Mystery, of their lives. What we need is a vocabulary to describe all the modalities of a Divine Inebriant. Thus it comes about that we are all divided into two classes : those who have taken the mushroom and are disqualified by our subjective experience, and those who have not taken the mushroom and are disqualified by their total ignorance of the subject ! As for me, a simple layman, I am profoundly grateful to my Indian friends for having initiated me into the tremendous Mystery of the mushroom. » ↩︎
  11. ibid. Extraît : « Platon nous dit qu’au-delà de cette existence éphémère et imparfaite ici-bas, il existe un autre monde idéal d’archétypes, où l’original, le vrai et le beau modèle des choses existe pour toujours. Je comprends clairement où Platon a trouvé ses Idées : il avait bu de la potion dans le Temple d’Éleusis et avait passé la nuit à voir la grande Vision. » ↩︎
  12. 12.« R. Gordon Wasson and the Publicity Campaign to Introduce Magic Mushrooms to Mid- Century America », Stephen Siff, Revue française d’études américaines 2018/3 (N°156), pp91-104, Extraîts du résumé en français : « Pour le couple, le champignon magique procure une expérience transcendante qui n’est autre que le fondement pré-moderne de la religion globale. Rejetée par les universitaires, cette théorie suscite un très vif intérêt auprès des journalistes et du grand public. Pour faire connaître sa découverte, R. Gordon Wasson mène une campagne comprenant des tournées de conférences, des expositions muséales et de nombreux entretiens avec des journalistes. Cet article s’appuie sur les archives du couple, conservées à la Harvard University Herbaria, pour comprendre comment leur initiative a contribué à la prolifération de théories idiosyncratiques sur l’expérience des drogues psychédéliques. » Citations de l’article : « Wasson craved recognition as a scholar, but his contribution to the history of psychotropic drugs was of this more concrete nature. Using his status, wealth and personal associations, Wasson managed to coordinate — and document — the remarkable moment when the Mazateca’s sacred mushroom passed into Western scientists’ hands. This transfer was inevitable, given the number of researchers conducting fieldwork toward this end. Indeed, other researchers collected and identified specimens of the mushroom around the same time. However, their work took place outside of the public eye. Wasson’s genius was in transforming the moment of private discovery into a public spectacle. » « The scientific community and general public were already fascinated by hallucinogenic drugs when Wasson launched his publicity campaign. With descriptions of mushroom intoxication derivative of Huxley, Wasson added a familiar fuel to that fire. He told a story about a personal quest that anticipated the spirit of the times, in both its superficial interest in non-Western shamanism and the ultimate conclusion that the trappings of mysticism and ritual were unnecessary to achieve the same results. » « In a 1961 account in Esquire, Hollywood screenwriter and novelist Budd Schulberg described reading “Huxley, Wasson and others who had navigated these voyages to the end of the mind” in order to prepare to take mushrooms with friends in a remote Mexican village. His own drug experience was unremarkable, but Schulberg’s confidence in those others’ experiences—and belief in the power of the magic mushroom —was unshaken. » ↩︎
  13. 13.1900-1979, Professeur de mycologie et Directeur du Museum d’Histoire Naturelle, membre de l’Académie des sciences. ↩︎
  14. 14.par mégarde, Albert Hoffman avait un peu répandu sur sa peau du LSD-25, le 25ième essai de synthétisation. Rentrant chez lui à vélo, il avait constaté qu’il n’était pas dans son état normal : il vivait son premier trip sous acide, les expériences sur le LSD venaient de commencer ! En 1962, Albert Hoffman a offert des comprimés de psilocybine à la chamane Maria Sabina qui confirma qu’elles ont la même puissance que ses champignons. Assurément, une consécration pour le chimiste ! ↩︎
  15. 15.on ne résiste à rappeler la fin du poème de Paul Éluard, Le soleil en laisse, 1923 : « Le fumeur met la dernière main à son travail – Il cherche l’unité de lui-même avec le paysage – Il est un des grands frissons du grand frigorifique. – ». Le poème en entier. ↩︎
  16. 16.On peut le trouver en pdf sur archive.org ↩︎
  17. 17.« être en dehors de soi-même » ↩︎
  18. 18.un autre néologisme forgé par ce groupe de chercheurs, qui signifie « les navigateurs de l’âme ». Pour ses utilisateurs, c’est « une méthode pour analyser les effets subjectifs des états modifiés de conscience, un moyen d’explorer l’existence, d’enrichir l’expérience humaine comme de trouver des réponses aux questions religieuses. » ↩︎
  19. 19.« The Hallucinogenic Fungi Of Mexico : An Inquiry into the Origins of the Religious Idea among Primitive Peoples », R.G. Wasson, 1961 lien ↩︎
  20. 20.« The neurobiology of psychedelic drugs: implications for the treatment of mood disorders », Franz X. Vollenweider and Michael Kometer, 18/08/2010, article ↩︎ ↩︎
  21. 21.« Permanence et renouveau des usages de LSD – 2015 – 2016 », OFDT, avril 2017 ↩︎
  22. 22.une liaison des mots grecs psyche et delos : ce qui rend l’âme visible. ↩︎
  23. 23.au Canada, il traitait depuis 1953 des alcooliques avec du LSD, avec un taux de réussite de près de 50%. ↩︎
  24. 24.Magazine Life du 13/05/1957, R.G. Wasson « Seeking the magic mushroom », Magazine This week du 19/05/1957, Tina Wasson « I ate the sacred mushroom » ↩︎
  25. 25.Catskill Mountains, ou simplement les Catskills est un plateau érodé dans l’État de New-York, une destination de villégiature pour les new-yorkais. ↩︎
  26. 26.« In ecstasy she called each kind by an endearing Russian name. She caressed the toadstools, savored their earthy perfume. Like all good AngloSaxons, I knew nothing about the fungal world and felt that the less I knew about those putrid, treacherous excrescences the better. For her they were things of grace, infinitely inviting the perceptive mind. She insisted on gathering them, laughing at my protests, mocking my horror. She brought a skirtful back to the lodge. She cleaned and cooked them. That evening she ate them, alone. Not long married, I thought to wake up the next morning a widower. » ↩︎
  27. 27.(~1894-1985), à lire : l’incroyable histoire de la reine des champignons sacrés ↩︎
  28. 28.« All of our evidence taken together led us many years ago to hazard a bold surmise: was it not probable that, long ago, long before the beginnings of written history, our ancestors had worshiped a divine mushroom? This would explain the aura of the supernatural in which all fungi seem to be bathed. We were the first to offer the conjecture of a divine mushroom in the remote cultural background of the European peoples, and the conjecture at once posed a further problem: what kind of mushroom was once worshiped and why? » ↩︎
  29. 29.« It is no accident, perhaps, that the first answer of the Spanish-speaking Indian, when I asked about the effect of the mushroom was often this: « They carry you there where God is, » an answer that we have received on several occasions, from Indians in different cultural areas, almost as though it were in a sort of catechism. » ↩︎
  30. 30.« The visions that we saw must have come from within us, obviously. But they did not recall anything that we had seen with our own eyes. Somewhere within us there must lie a repository where these visions sleep until they are called forth. Are the visions a subconscious transmutation of things read and seen and imagined, so transmuted that when they are conjured forth from the depths we no longer recognize them? Or do the mushrooms stir greater depths still, depths that are truly the Unknown? » ↩︎
  31. 31.« But it can hardly be doubted that as the drug becomes better known, uses will be found for it, perhaps in handling alcoholics and narcotic addicts, in treating terminal illness accompanied by acute pain and in mental diseases. The mysterious properties the « sacred » mushroom open fascinating perspectives, both in medicine and in the realm of extra-sensory perception. » ↩︎
  32. 32.« “Entheogen” is the preferred term of the Decriminalize Nature movement, which aims to change laws against “entheogenic plants and fungi” or to deprioritize enforcement of those laws. It has effectively done so in a growing number of U.S. cities. » source Site Internet US , Site Internet Fr ↩︎
  33. 33.psychopharmacologue, 1946-2023, professeur de neuroscience, de psychiatrie et de sciences comportementales à l’école de médecine de l’Université Johns Hopkins School de Baltimore où il est arrivé en 1972, et Directeur du Center for Psychedelic and Consciousness Research, qu’il a fondé en 2019. ↩︎
  34. 34.« Psilocybin can occasion mystical-type experiences having substantial and sustained personal meaning and spiritual significance », RR Griffiths, WA Richards, U McCann, R Jesse, In Psychopharmacology 187, 268-283, 2006 ; trente sujets, en double aveugle, deux comprimés de psilocybine ou de chlohydrate de méthylphénidate (ou MPH, aussi appelé Ritaline, un puissant psychostimulant souvent utilisé dans le traitement des TDAH), répété plusieurs fois à deux mois d’intervalle avec un questionnaire, et pour certains sujets, une alternance des comprimés. ↩︎
  35. 35.« internal unity (pure awareness, a merging with ultimate reality) ; external unity (unity of all things, all things are alive, all is one) ; transcendence of time and space ; ineffability and paradoxicality (claim of difficulty in describing the experience in words) ; sense of sacredness (awe) ; noetic quality (claim of intuitive knowledge of ultimate reality) ; and deeply felt positive mood (joy, peace, and love) » ↩︎
  36. 36.« In conclusion, the present study showed that, when administered to volunteers under supportive conditions, psilocybin occasioned experiences similar to spontaneously occurring mystical experiences and which were evaluated by volunteers as having substantial and sustained personal meaning and spiritual significance. The ability to prospectively occasion mystical experiences should permit rigorous scientific investigations about their causes and consequences, providing insights into underlying pharmacological and brain mechanisms, nonmedical use and abuse of psilocybin and similar compounds, as well as the short-term and persisting effects of such experiences. » ↩︎
  37. 37.publiée en 1963 ; pendant un office religieux, on administra 200 mg d’acide nicotinique à 10 participants ou 30 mg de psilocybine aux 10 autres. Les réponses au questionnaire d’expérience mystique de Pahnke, «  the Pahnke Mystical Experience Questionnaire », montrèrent une augmentation significative et des changements positifs dans leurs attitudes et comportements à 6 mois et à 25 ans. ↩︎
  38. liste des articles ↩︎
  39. « Psilocybin produces substantial and sustained decreases in depression and anxiety in patients with life-threatening cancer: A randomized double-blind trial », R. Griffiths et all., in Journal of Psychopharmacology, December 2016 ; 51 patients malades d’un cancér et déprimés, en double aveugle, une dose petite ou grande de psilocybine alternativement toutes les 5 semaines pendant 6 mois, une séance de 6 heures avec des questionnaires à remplir, lien ↩︎
  40. ibid. « Several unblinded studies in the 1960s and 70s suggested that such compounds [psylocybine] might be effective in treating psychological distress in cancer patients (Grof et al., 1973; Kast, 1967; Richards et al., 1977); however, these studies did not include the comparison conditions that would be expected of modern psychopharmacology trials. » ↩︎
  41. « Mystical-type psilocybin experience on session day mediated the effect of psilocybin dose on therapeutic outcomes. » ↩︎
  42. « This suggests that mystical-type experience per se has an important role apart from overall intensity of drug effect. Finally, a mediation analysis further suggested that mystical-type experience has a mediating role in positive therapeutic response. » ↩︎
  43. « Effects of Psilocybin-Assisted Therapy on Major Depressive Disorder« , R.Griffiths, JAMA Psychiatry, 04-11-2020. Deux séances de psilocybine (20 mg/70 kg, puis 30 mg/70 kg) pendant une thérapie de soutien (supportive psychotherapy) de 11 heures, début immédiat ou après 8 semaines. ↩︎
  44. une enquête journalistique sur le potentiel médical des drogues psychédéliques, le récit de son initiation. « How to Change your Mind – What the New Science of Psychedelics Teaches Us About Consciousness, Dying, Addiction, Depression, and Transcendence », New York: Penguin Press, 2018. L’ouvrage a été adaptaté par Netflix dans une série de 4 épisodes, où Pollan révèle que l’un des fondateurs des AA, le pasteur Bill Wilson, aurait été sauvé de l’alcool par le LSD, ou au moins il en a pris plus d’une fois (voir l’article) ! Pour la traduction française, le livre est préfacé par le Dr Bertrand Lebeau-Leibovici, médecin addictologue au CSAPA La Mosaïque à Montreuil et au CSAPA de l’Hôpital Paul Brousse avec le Dr Amine Benyamina, et Vincent Verroust, historien des sciences, un des fondateurs de la Société psychédélique Française, chercheur associé au CHU Paul Brousse. ↩︎
  45. professeur de psychiatrie, chargé du pôle hospitalo-universitaire de l’hôpital Sainte-Anne, élu en 2024 à l’Académie Française, auteur cette même année de l’essai « L’homme augmenté », où il promeut l’hybridation du cerveau des humains avec la technologie, dont l’intelligence artificielle ↩︎