Belle Dame,  August Wilhelm Amberg

Pierre Sidon

L’addiction est-elle un symptôme ? Et si c’en est un, un symptôme de qui ? Et aussi : un symptôme de quoi ? Avant de tenter de répondre il faudra d’abord interroger : qu’est-ce que l’addiction ? Et : quelle est sa cause ?

Et puis : le symptôme, qu’est-ce que c’est ? Le symptôme, c’est ce qui fait souffrir : on s’en plaint. Alors oui, on se plaint des addictions, mais le plus souvent, on se plaint des addictions de l’autre. L’addict, celui qui consomme ou qui se voue à une activité compulsive, souvent ne s’en plaint pas, pendant un certain temps, parfois il ne s’en plaindra jamais même. Mais il fait éventuellement souffrir son entourage ou la société. Eux, se plaignent de lui et le poussent éventuellement à consulter. Ledit addict est donc plus souvent un symptôme des autres. Ensuite, le symptôme, c’est ce qui distingue – ce qu’il y a de plus singulier. Or aujourd’hui, certains disent que tout le monde est, peu ou prou, addict, Si c’est le cas, alors ce n’est pas un symptôme qui distinguerait les individus contemporains entre eux mais plutôt l’époque : ce qu’on appelle un fait social, un fait social total même, voire : un symptôme social. Rajoutons que le symptôme est un signe de vérité : il représente une cause, cachée, intime, à découvrir. Si l’addiction est un symptôme de l’époque, que révèle-t-elle de celle-ci ?

Donc : l’addiction. Sur la description de l’addiction, il y a un consensus assez large. On lit par exemple : « Les addictions [à des substances] sont des comportements de consommation de substances psychoactives assortis de conséquences négatives et face auxquels le sujet perd une partie de sa liberté. »[1] Ce qui peut s’appliquer aussi à des comportements qui ne sont pas de consommation de substances mais de simples compulsions comme de regarder des écrans ou des jeux d’argent, le sport… On inclut ainsi dans les addictions, dites comportementales, la sexualité. Certains y mettent même l’amour. D’autres, le meurtre ! Bref… Toute activité compulsive, aujourd’hui, peut se qualifier comme addiction. Et même, toute la clinique, l’ancienne clinique, la psychiatrique, et même la nouvelle, la psychanalytique, pourrait se traduire en termes d’addiction. Ce qui est impossible, en fait, c’est de décider à-partir de quel moment, quelle fréquence, quelle quantité… Quel seuil détermine qu’un comportement peut se qualifier d’addictif ? C’est évident dans certains cas, moins dans d’autres. C’est tout l’art d’une discipline nouvelle, ambitieuse, qui s’intitule l’addictologie. Mais qu’est-ce que l’addictologie ?

L’addictologie est une pratique… du chiffre. Une réduction au chiffre, de tout comportement à un chiffre. Ainsi tout peut-il devenir addiction. L’addictologie elle-même aussi, pourquoi pas ?, pourrait donc rentrer, à ce compte, dans sa propre catégorie : sous le titre : addiction au chiffre :

– Mesurer : une quantité de comportement : quoi, combien, quand, depuis quand ?

– Mesurer : la motivation du patient à « entrer dans le soin » : à l’aide d’échelles toujours.

– Traiter : par la méthode comportementalo-cognitive, c’est-à-dire rééduquer directement le comportement en visant sa quantité pour l’amenuiser.

– Enfin, évaluer : quantitativement bien sûr, le résultat. Et, last but not least : faire des statistiques avec tout ça.

Du chiffre, du chiffre, du chiffre. Mais ce chiffrage, par la numérisation qu’il produit, écrase les discours. C’est un chiffre qui se prend pour le réel. Le discours humain, par la lettre, produit un autre type de chiffrage, infiniment plus varié. Le chiffre, loin de permettre donc une approche scientifique de l’expérience de l’être parlant, en produit un écrasement, une négation, un négationnisme.

La clinique qui en résulte, qu’on appelle quantitative, se présente comme une science. Mais cette clinique numérique, est une clinique en réalité bas débit, dégradée, débarrassée des finesses du message, de la discrimination des différences, de la nuance et de la complexité, de la culture. Elle fait passer du déchiffrage de la parole des patients au chiffrage de quelques paramètres, choisis pour une mesure en réalité impossible à étalonner, car qui est normal ? La clinique qui en résulte est à la clinique et à la pratique ce que le fastfood est à la gastronomie, ou ce que le mp3 est à la musique : une forme numérisée, dégradée, appauvrie. Et c’est bien cet ersatz de discours qui tapisse les manuels aujourd’hui : quoi, combien, quand ? Il faut juste une centaine d’heures de cours à l’université, en France, pour s’y former et porter le titre d’addictologue. Et pas besoin d’être clinicien.

Disons autrement, avec des mots simples et sans vouloir fixer des seuils artificiellement déclarés pathologiques : l’addiction, c’est l’excès sans la satiété : la « boulimie quantitative »[2].

Évidemment, c’est à chacun de décider, pour soi-même, s’il se trouve addict ou pas. La psychanalyse a mis fin au règne du diagnostic et ouvert la voie à l’auto-diagnostic qui est la règle aujourd’hui : le diagnostic est devenu démocratique et chacun s’auto-diagnostique en prélevant des étiquettes sur le grand marché des maladies du mental, avec ses modes, ses nouveautés, ses communautés de… Consommateurs. Car oui, on consomme aussi du diagnostic. Et il y a même des addicts au diagnostic… Pourquoi pas ?

Alors les addictologues chiffrent et essayent de faire des corrélations entre les symptômes et tout un tas de paramètres individuels, psychologiques, somatiques, génétiques, familiaux, culturels, sociaux, etc. Ils regardent, avec tous les outils techniques qui appareillent le regard aujourd’hui dans la médecine scientificisée – par des IRM fonctionnelles notamment -… en se bouchant les oreilles pour ne pas écouter les patients. Bref, ils sont comme l’histoire du gars qui cherche ses clés sous le réverbère parce qu’il y a de la lumière dans la rue… alors qu’il a perdu ses clés dans le jardin. C’est toute l’histoire de la santé mentale aujourd’hui : ils cherchent, en espérant trouver dans le corps… une maladie… mentale ! Mais si le mental a besoin du corps, le mental… n’est pas le corps. Or en faisant remplir des questionnaires, sans écouter le patient, ce qui est la règle aujourd’hui dans la recherche, ils se privent tout simplement des données essentielles à la clinique. Ce pourquoi ils ne trouvent… rien. Cela ne les empêche pas de clamer que l’addiction est une maladie et que sa causalité est organique : due un désordre cérébral. On ne sait strictement rien du fonctionnement du psychisme et du cerveau, mais ils en sont sûr tout de même ! Et se prétendent scientifiques. Bref.

Disons donc simplement ce que nous, simples cliniciens pour notre part, nous entendons.

L’absence de satiété tient, selon nous, à deux causes : d’une part, un excès de l’offre d’objets, qui nous sature. Elle provient du leurre le désir. Pour y parvenir, l’offre propose une sorte de restyling de l’objet. À l’infini. C’est la société de consommation. D’autre part, le défaut de bord : car notre psychisme possède des bords. Des bords qui nous limitent. Sans lesquels nous serions morts. Or ces bords, sont imparfaits : certains ne parviennent pas à se limiter. Parfois dans plusieurs domaines même : c’est la boulimie dans le domaine de la nourriture. Mais elle peut se décliner dans tout un tas d’autres domaines. Dans les deux cas, ces deux causes, le lien social des sujets ainsi affectés par des comportements sans limite est affecté : les modes de jouir contemporains se passent du lien au partenaire, à l’autre, de son corps même. Et même en cas d’addiction au sexe, voire soi-disant à l’amour : ils sont radicalement seuls.

C’est cette solitude qui enveloppe nos contemporains dans ce que Tocqueville a nommé l’individualisme démocratique: « L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même (…) L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent ». Tocqueville distinguait individualisme « récent et d’origine démocratique » et égoïsme « vice aussi ancien que le monde », « amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout ». Et en effet l’individualisme poussé à sa logique extrême ne produit pas des individus tout emplis d’eux-mêmes mais plutôt « menacés par le vide, l’insignifiance (…) qui ne savent pas qui ils sont »[3], anomiques (Durkheim). C’est, en cette période de paix et d’opulence – du moins en occident et au siècle dernier -, « l’ère du vide » (Lipovetsky) : « Le néo-narcissisme ne s’est pas contenté de neutraliser l’univers social en vidant les institutions de leurs investissements émotionnels, c’est le Moi aussi bien qui se trouve cette fois décapé, vidé de son identité, paradoxalement par son hyper-investissement  »[4], vide décrit par Lipovetsky, au contraire du nihilisme de Nietzsche (« dépréciation morbide de toutes les valeurs supérieures et désert de sens »), comme « apathie new look » : « Dieu est mort, les grandes finalités s’éteignent, mais tout le monde s’en fout, voilà la joyeuse nouvelle, voilà la limite du diagnostic de Nietzsche à l’endroit de l’assombrissement européen.  » Mais il ne s’en est fallu que de quelques années pour que cet optimisme[5] ne doive céder le pas devant le prophète de Weimar : c’est le retour furieux du religieux comme aspiré par le vide de sens, sens religieux souvent seul à même de faire refluer un trop de jouissance du corps. Et nombre d’addictions, comme commence d’en attester l’expérience clinique, peuvent bénéficier du sens religieux qui fait poids voire parvient à les éclipser[6].

En attendant sa rédemption par le sens, l’individu contemporain est avide, tour à tour, de s’emplir et de manquer des prothèses (chimiques ou autres) frénétiquement renouvelées (une drogue nouvelle par semaine dans le monde) que l’industrie met charitablement à sa disposition. Mais de l’égoïsme à l’individualisme, c’est une clinique différente, quantitativement et qualitativement : entre l’usager occasionnel, qu’on dit parfois « récréatif », et le dépendant accroché. C’est aussi une clinique continuiste, clinique du décrochage du lien social, qui voit basculer le récréatif au dépendant à l’occasion d’un accident de la vie rencontré par le sujet dans son existence : rupture affective, perte ou gain subit, difficulté professionnelle… Le passage à la dépendance, on ne que peut que le quantifier : car il ne s’agit au fond que d’un passage progressif qui remplace tout intérêt extérieur, tout investissement du lien social, par de la consommation.

Cette consommation, à quelque degré qu’elle se situe en terme quantitatifs, contribue, à sa mesure, à une stabilisation du rapport du sujet à l’autre, fût-elle par une séparation quasi-complète de cet Autre (car on n’y arrive jamais), situation qui se rencontre couramment dans les cas que nous recevons. C’est une stabilisation mortelle bien sûr – car elle contribue à la ruine de l’individu -, mais ce n’est que l’asymptote d’une tendance que manifestent à un degré moindre toutes les situations, y-compris celle de l’ivresse la plus commune – où la consommation contribue à soulager le sujet du poids de son rapport à l’autre, c’est-à-dire à ce lieu où s’énonce pour lui un certain nombre de phrases, y-compris de commandements, qui déterminent son existence en tant qu’il est un être parlant, c’est-à-dire d’abord parlé par l’autre.

Cela s’étend du commandement du surmoi, inconscient, mais pas moins féroce, à l’hallucination injurieuse. La clinique décline toutes les modalités possibles de ce lien à l’autre qui fait de l’homme, d’entre toutes les créatures, la plus malheureuse… et la plus toxicophile – même si la consommation délibérée de drogues est attestée chez de nombreux animaux. On dira que l’homme, intoxiqué par la parole que Lacan considérait comme « parasite langagier », a besoin plus que d’autres, de purifier son monde infesté de paroles[7] et devenir un individu comme un autre. Devenir un individu comme un autre, c’est d’ailleurs le discours de ceux qui s’intitulent les Anonymes… Il s’agit de toutes les déclinaisons des dérivatifs que Freud nommait sorgenbrecher : briseur de soucis [8]. L’addiction est ainsi la mesure du traitement que tel sujet, malade de la parole, s’applique aux fins d’une auto-déshumanisation pacifiante.

Car dormir ne suffit pas. Dormir n’aide pas à oublier. Bien au contraire : la protection du sommeil est illusoire : la nuit charrie des monstres. Le dormeur est visité par des images et des paroles. Elles ne montrent et ne parlent que lui. Le rêve est bien souvent, de plus, un cauchemar qui commente ironiquement le rêveur, le tourmente, lui renvoie toutes ses facettes et surtout les reliefs de son envers, pas du tout idéal. Celui qui veut oublier ne dort pas. Du moins pas d’un sommeil angélique. Celui qui veut oublier s’adonne plutôt à la léthargie des drogues ou à l’abrutissement d’une activité compulsive. Elle, vient à bout de tous, qu’elle assomme et soulage du fardeau de l’existence. Pour un temps. Ou pour toujours en cas d’overdose. Dans la mythologie grecque, Hypnos et Thanatos sont jumeaux. Mais c’est en enfer, dans la plaine des rêves, que coule le Léthé, dans la terreur du plus pur silence. C’est pourquoi il n’y a pas de paradis artificiel : la brûlure de l’artifice, l’addiction, c’est l’enfer. Alors il faut, à l’âme, de s’abreuver à ce fleuve pour effacer le souvenir, se réincarner et recommencer : c’est le cauchemar de l’éternel retour nietzschéen. L’addiction n’est donc pas la solution. C’est un pis-aller. Le salut viendrait, au contraire, pour celui qui le peut, de l’invention, à commencer par se réinventer soi. Et pour inventer, l’oubli n’est pas la voie : il faut rester réveillé.

Toute activité peut donc devenir addiction parce que nous sommes soumis à une « pluie d’objets » qui se déverse et s’impose à nous. C’est ce qu’un psychanalyste a nommé « le mensonge de la civilisation »[9] car on impose un objet prêt à porter à la place de celui qu’on prélève, normalement, sur le corps de l’Autre. Et c’est pourquoi, on n’a plus autant besoin de l’autre, et que chacun, aujourd’hui, jouit seul et que l’on fait moins l’amour.

Alors c’est contradictoire, en apparence, avec une soi-disant addiction très à la mode, et qui se différencie des autres : ladite addiction à l’amour. Mais comment peut-on dire à la fois qu’on fait moins l’amour et qu’il y a une telle chose que l’addiction à l’amour ? Ladite addiction à l’amour mérite une place à part, car elle témoigne de ce qu’est un symptôme, de ce qui est à sa racine-même. En effet, le symptôme comporte deux faces : l’une, avec soi, ce qui a de plus intime en soi : sa jouissance – qui est ce à quoi sert notre corps – et l’autre avec le corps social[10]. Cette dite addiction est une addiction qui se situe à la racine de cette articulation puisqu’elle concerne l’amour, qui est le secret du lien social – accompagné comme son ombre par son ingrédient inavouable encore plus efficace bien sûr : la haine. On ne parle pas encore d’addiction à la haine et c’est dommage : on parle d’addiction au meurtre pour les serial killers et c’est trop restrictif : la haine enivre et rend heureux et au-delà même… elle fait jouir comme on le voit assez ces derniers temps. Elle a donc non seulement le droit d’entrer au top ten des addictions, non seulement à la première place sur le podium, mais on peut même l’affirmer : la haine est le secret de toute addiction. Je vais y revenir. Si Lacan a forgé le néologisme d’hainamoration, c’est qu’il y a, au cœur de l’amour, l’objet, et que le miracle de l’amour c’est que cet objet, qui est au cœur de la jouissance, suscite normalement l’horreur et la haine. Pas dans l’amour, paradoxalement… tant que l’amour ne vire pas à la haine. Et alors la haine dure plus de… trois ans – durée de l’amour comme le dit un romancier : ce en quoi la haine est plus vraie que l’amour.

Néanmoins l’on parle, dans d’innombrables publications, d’addiction à propos de l’amour… dans des magazines, de la littérature de gare, des films… Mais on la confond, le plus souvent, avec l’addiction au sexe alors qu’il est évident de les différencier. Ce qui est intéressant c’est que l’on puisse considérer comme un symptôme, non seulement individuel, singulier, mais aussi social donc, la demande d’amour puisque c’est de cela dont il s’agit dans ces tableaux pathétiques où le sujet se retrouve sans cesse dans des situations de laisser-tomber où il est réduit à être un objet rejeté, chu, déchu, déchet. Cela est non seulement le signe d’un trait majeur de notre époque, mais cela indique aussi ce qu’il en est, fondamentalement de l’addiction.

C’est un signe de l’époque, d’abord parce que cela met sur le même plan la consommation, et l’amour. Et que se confond le sujet et l’objet : le sujet est objet. Cela témoigne du fait qu’une opération, que Lacan appelle l’opération de séparation, séparation d’avec la jouissance, n’est pas achevée. D’où l’angoisse et la souffrance aiguë qui caractérise ces situations. Dans ces cas, c’est bien plus le sujet qui est consommé dans l’opération. Il s’y consume comme Lacan l’équivoque à-propos de ce qu’il appelle le discours capitaliste. On y reviendra.

Il s’agit donc d’histoires de déchettisation dans des relations où le sujet consent à un ravalement qui le fait sans cesse retomber dans ce statut de rejet. On peut retrouver qu’il a tout mis en jeu au départ, notamment dans le choix de partenaires calamiteux, pour se retrouver comme un poisson dans l’eau du rejet et du mépris. C’est pourquoi aussi la notion de pervers narcissique a tant de succès : car il choisit son partenaire pour le faire souffrir. Et cette tendance est majorée par lesdites TIC (technologies de l’information et de la Communication), c’est-à-dire les applications de rencontre, qui prospèrent cyniquement sur ces situations en transformant le consommateur en objet.

 

Il en résulte un effet de mélancolisation car la commercialisation de ces simulacres de l’amour[11] étend ce que Marx avait appelé l’aliénation. En effet, les partenaires deviennent à la fois marchandises et prolétaires : des ouvriers du clic à leur manière, qui génèrent de la valeur par leur consommation-travail. Certains ont même évoqué la prostitution « puisqu’on paye pour avoir des relations avec des inconnus [12] ». La célèbre sociologue de l’amour Eva Illouz ne partage pas cette analyse car elle estime qu’il n’y a pas commercialisation des partenaires entre eux. On peut rétorquer que cela n’empêche pas que les Apps de rencontre soient les plus rentables de toutes – même si leur bénéfice s’est écroulé ces dernières années. Plus que le prolétaire de Marx, les utilisateurs doivent se dépouiller de tout et même du reste : de leur singularité. Ils laissent celui-ci au vestiaire en se constituant un profil numérique qui n’est qu’un avatar idéalisé, irréel. 

Or c’est l’infini de la production, caractéristique du capitalisme [13], qui est le secret de l’aliénation. Et c’est aussi cette aliénation infinie qui constitue l’addiction puisque l’origine du mot désigne l’esclave qui a perdu sa liberté du fait d’une dette. Dès lors, quoi de mieux que le marché de la rencontre pour constituer une addiction ? Car si l’amour est l’infini à la portée des caniches (Céline), l’idéal d’amour est un idéal d’idéal. Décuplé par la technique il devient un objet hautement addictif.

Lacan a théorisé cet infini par ce qu’il appelé donc le discours capitaliste. Qu’est-ce ? C’est une tentative d’écriture du lien entre le sujet de la parole et les objets produits par la technique. Cette formalisation inscrit la mise hors-jeu de la parole. Or comment aimer sans se parler ? La commercialisation de l’idéal de l’amour, rendue possible par l’éviction de la singularité de chacun, ce qu’il a de plus singulier, éloigne toujours plus l’amour et contribue à faire tourner la machine commerciale. L’individu coupé de son inconscient est irrigué à jet continu par cette jouissance, qui est un véritable autisme artificiel. Et si l’autisme, c’est une coupure de l’altérité, comment aucun amour pourrait en résulter puisque l’amour c’est l’ouverture même à l’altérité ?

Les Apps s’évertuent à faire en sorte que la rencontre échoue afin que le consommateur achète des packs favorisant les matchs. On incite en particulier les hommes à trouver toujours mieux en rayon – on les pousse du côté du désir, qui est naturellement leur pente et l’on flatte l’addiction qui sommeille en chacun en distribuant judicieusement les likes [14]. Ce n’est pas que le prolétaire est séparé d’avec sa production comme l’avance Marx dans sa première version de l’aliénation. Mais bien plutôt qu’il est totalement identifié à celle-ci : comme ressource, objet et finalement déchet. Ce pourquoi les prolétaires quittent aujourd’hui, silencieusement (bigand quietquit [15]), leur travail. Dans l’amour les partenaires quittent, dans la solitude et la souffrance, le travail de la rencontre du partenaire et de la construction d’une union durable qui cède de plus en plus souvent sous les sirènes de la jouissance solipsiste au principe de notre civilisation.

On peut inscrire, dans cette veine, toute une série de phénomènes, au premier rang desquels le wokisme, dont le principe a été énoncé par JA Miller comme : « je suis ce que je dis que je suis ». La transition de genre en est un des symptômes les plus frappants et ce n’est que le début. On ne voit pas ce qui s’opposera à la transition de race – il y en a déjà des exemples, dans une dimension pour l’instant purement déclarative tragico-comique ou dans la littérature (par exemple avec le roman La Tache, paru en 2000, P. Roth). Ni non plus à la transition d’espèce. Bref, l’avenir est, non seulement aux hybrides culturels comme J.-A. Miller l’annonçait[16] mais aux hybrides biologiques comme on le voit dans l’anticipation (certains passages du film Total recall, la série True blood aussi, entre autres). Bref : vous en avez rêvé, la science l’a fait. Et comme il n’y a pas de jouissance du corps de l’Autre comme l’affirme Lacan, la science dévoile, dénude, dans la civilisation, qu’il n’y a de jouissance que du corps propre.

Dès lors, la fameuse addiction à l’amour dénude de même, à un niveau sociétal, un fait social total, expression inventée par Marcel Mauss et utilisée par Durkheim – un symptôme social dans des termes lacaniens et ce symptôme social c’est qu’il n’y a plus d’amour. C’est la fameuse phrase de Lacan que « le capitalisme forclot les choses de l’amour » car « il ne veut rien savoir de la castration. » [17] Et c’est pourquoi J.-A. Miller affirme que la toxicomanie « est un anti-amour : elle se passe du partenaire sexuel et se concentre, se voue au partenaire (a) – sexué du plus-de-jouir. Elle sacrifie l’imaginaire au réel du plus-de-jouir. Par là, la toxicomanie est d’époque, de l’époque qui fait primer l’objet sur l’idéal, de l’époque l’idéal vaut moins que la consommation. Si l’on s’intéresse aujourd’hui à la toxicomanie, qui est de toujours, c’est bien parce qu’elle traduit merveilleusement la solitude de chacun avec son partenaire-plus-de-jouir. La toxicomanie est de l’époque du libéralisme, de l’époque où l’on se fout des idéaux, où l’on ne s’occupe pas de construire le grand Autre, où les valeurs idéales de l’Autre national pâlissent, se désagrègent, en face d’une globalisation où personne n’est en charge, une globalisation qui se passe de l’Idéal. [18] »

 

C’est parce que la civilisation a vu les gadgets, les objets plus de jouir en toc comme les nomme Lacan, « monter au zénith », que l’addiction est la forme contemporaine de la clinique. Et l’amour comme addiction, n’est donc pas l’amour courtois, on le voit, puisqu’il dénude l’objet déchet au lieu de l’habiller par la culture. Or le destin de tout objet est de devenir déchet – et Lacan équivoque entre humain et humus – là où, au contraire, le semblant, la représentation qu’elle soit symbolique ou image, est non seulement transindividuelle mais elle précède et perdure au-delà de nos vies, indifférent à nos existences.

Dans cette transformation qu’elle opère sur nous, la réification, comme l’expriment les philosophes de l’école de Francfort, est notre lot commun. Mais Lacan l’avait dit plusieurs décennies avant : nés inter fæces et urinam, ne nous sommes-nous pas tous des résidus de fausses couches ? La réification implique le mépris, caractéristique qui teinte la clinique des individus contemporains. Si le wokisme est une religion comme l’affirme un philosophe [19], c’est celle de tous, unis en mépris, sans représentation, en communautés vouées à la fragmentation d’un miroir brisé qui ne nous assure plus d’aucune consistance, d’aucun monde tournant rond : l’immonde comme l’exprime Lacan [20].

 

Nous en sommes à ce point merveilleux qui fait le lit de la psychanalyse, et y-compris dans ces cas d’addiction, que l’on considérait pourtant auparavant comme le prototype de la contre-indication classique à la psychanalyse. C’est l’inverse de l’ancienne névrose dans laquelle il s’agissait d’isoler la jouissance et la parole [21].

L’artiste est peut-être l’exception qui montre, par la création qu’il opère, création qui est une réinvention de soi, une voie sans l’analyse. Pour les autres, il s’agit de faire entrer la jouissance, autistique par essence, dans le dialogue, par le transfert. Et c’est le préliminaire à un lien social possible. Le transfert est le point d’appui d’Archimède pour arracher nos sujets à leur abjection singulière et les faire réintégrer la communauté des hommes.

[1] Vorspan F., Lépine J.-P., « Épidémiologie », Addictologie, Abrégé, Elsevier- Masson, 2009, p. 3.

[2] Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide, Gallimard, 1983, Avant-propos.        

[3] Marcel Gauchet, http://gauchet.blogspot.fr/2008/02/la-dmocratie-est-malade-de.html

[4] Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide, Gallimard, 1983, Chapitre II : Narcisse ou la stratégie du vide

[5] …de Marcel Gauchet.

[6] Sidon P. « Raddictalisation express », Revue Horizon, 2017.

[7] Von Uexküll cité par Lacan dans Lituraterre.

[8] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2010.

[9] « le mensonge de la civilisation, écrit Éric Laurent, […] dans cet échange entre la singularité de l’extraction [de l’objet a] et ce qui est proposé industriellement » Laurent É., « Métamorphose et extraction de l’objet a », La Cause freudienne, n° 69, septembre 2008, p. 43.

[10] C’est un ambocepteur – le mot est de Lacan dans Lacan J., « fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Le Seuil, 1966, p. 271.

[11] « Le foisonnement de bavardage » écrit Lacan dans sa « Note italienne », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 311.

[12] Lardellier P. , « Le libéralisme à la conquête de l’amour. Quelques constats et réflexions sur la consommation sentimentale et sexuelle de masse à l’ère d’internet », disponible sur internet.

[13] « Désormais, la production devient à elle-même sa propre fin, et n’a donc plus de fin. Elle vise la richesse en général, l’idée générale de richesse ou encore la richesse dans son abstraction », explique Richard Sobel, in « Exploitation, aliénation et émancipation : Marx et l’expérience moderne du travail », Savoirs et clinique, 2015/2, n0 19, p. 97-105. https://www.cairn.info/revue-savoirs-et-cliniques-2015-2-page-97.htm

[14] Duportail Judith, L’Amour sous algorithme, Goutte d’or, 2019.

[15] La démission massive, silencieuse

[16] Miller J.-A., « Tombeau de l’homme de gauche », Journal Le Monde.

[17]  Lacan J., Je parle aux murs, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p .96.

[18] Miller J.- A., « La théorie du partenaire », Quarto, n0 77, 2002, pp. 6-33.

[19]. Cf. Braunstein J.-F., La Religion woke, Paris, Grasset, 2022.

[20]. Lacan forme ce néologisme qu’il utilise en 1971 dans « Lituraterre » (Autres écrits, op. cit., p. 17), puis dans « Joyce le symptôme » (op.cit., p. 576), mais l’explicite surtout dans sa « Conférence de presse au Centre culturel français », Rome, le 29 octobre 1974, in Lettres de l’École freudienne, 1975, n° 16, p. 6-2 : « Le monde va, il tourne rond, c’est sa fonction de monde ; pour s’apercevoir qu’il n’y a pas de monde, à savoir qu’il y a des choses que seuls les imbéciles croient être dans le monde, il suffit de remarquer qu’il y a des choses qui font que le monde est immonde… »

[21] Laurent E., Disruption de la jouissance dans les folies sous transfert, 2018 04 02.