Pierre Sidon

Les addictions à l’ère de l’individualisme démocratique

L’addiction, c’est l’excès sans la satiété, la « boulimie quantitative »[1]. Cette absence de satiété tient à deux causes : soit un excès d’offre qui leurre le désir par le restyling de l’objet à l’infini – société de consommation -, soit le défaut de bord qui affecte la pulsion dans la psychose en tant que structure. Dans les deux cas, le lien social qui s’en déduit est affecté par la sorte d’autisme qui caractérise les modes de jouir contemporains : en lien direct avec la Chose, ils se passent du lien à l’Autre : c’est la solitude qui enveloppe nos contemporains dans ce que Tocqueville a nommé l’individualisme démocratique: « L’individualisme est un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ; de telle sorte que, après s’être ainsi créé une petite société à son usage, il abandonne volontiers la grande société à elle-même (…) L’individualisme est d’origine démocratique, et il menace de se développer à mesure que les conditions s’égalisent ». Tocqueville distinguait individualisme « récent et d’origine démocratique » et égoïsme « vice aussi ancien que le monde », « amour passionné et exagéré de soi-même, qui porte l’homme à ne rien rapporter qu’à lui seul et à se préférer à tout ». Et en effet l’individualisme poussé à sa logique extrême ne produit pas des individus tout emplis d’eux-mêmes mais plutôt « menacés par le vide, l’insignifiance (…) qui ne savent pas qui ils sont »[2], anomiques (Durkheim). C’est, en cette période de paix et d’opulence, « l’ère du vide » (Lipovetsky) : « Le néo-narcissisme ne s’est pas contenté de neutraliser l’univers social en vidant les institutions de leurs investissements émotionnels, c’est le Moi aussi bien qui se trouve cette fois décapé, vidé de son identité, paradoxalement par son hyper-investissement  »[3], vide décrit par Lipovetsky, au contraire du nihilisme de Nietzsche (« dépréciation morbide de toutes les valeurs supérieures et désert de sens »), comme « apathie new look » : « Dieu est mort, les grandes finalités s’éteignent, mais tout le monde s’en fout, voilà la joyeuse nouvelle, voilà la limite du diagnostic de Nietzsche à l’endroit de l’assombrissement européen.  » Mais il ne s’en est fallu que de quelques années pour que l’optimisme de Marcel Gauchet ne doive céder le pas devant le prophète de Weimar : c’est le retour furieux du religieux comme aspiré par le vide de sens, sens religieux souvent seul à même de faire refluer un trop de jouissance du corps. Et nombre d’addictions, comme commence d’en attester l’expérience clinique, peuvent bénéficier du sens religieux qui fait poids voire parvient à les éclipser[4].

En attendant sa rédemption par le sens, l’individe en question est avide de s’emplir et de manquer des prothèses (chimiques ou autres) frénétiquement renouvelées (une drogue nouvelle par semaine dans le monde) que l’industrie met charitablement à sa disposition. Mais de l’égoïsme à l’individualisme, c’est une clinique différente, quantitativement et qualitativement : entre l’usager occasionnel, récréatif, et le dépendant accroché. C’est aussi une clinique continuiste, clinique du décrochage du lien social, qui voit basculer le récréatif au dépendant à l’occasion d’un bec rencontré par le sujet dans son existence : rupture affective, perte ou gain subit, difficulté professionnelle… Le passage à la dépendance, on ne que peut que le quantifier : car il ne s’agit au fond que d’un passage progressif qui remplace tout intérêt extérieur, tout investissement du lien social, par de la consommation.

Cette consommation, à quelque degré qu’elle se situe en terme quantitatifs, contribue, à sa mesure, à une stabilisation du rapport du sujet à l’Autre, fut-elle par une séparation quasi-complète de cet Autre (car on n’y arrive jamais), situation qui se rencontre couramment dans les cas que nous recevons. C’est une stabilisation mortelle bien sûr – car elle contribue à la ruine de l’individu -, mais ce n’est que l’asymptote d’une tendance que manifestent à un degré moindre toutes les situations, y-compris celle de l’ivresse la plus commune – où la consommation contribue à soulager le sujet du poids de son rapport à l’Autre, c’est-à-dire à ce lieu où s’énonce pour lui un certain nombre de phrases, y-compris de commandements, qui déterminent son existence en tant qu’il est un être parlant, c’est-à-dire d’abord parlé par l’Autre. Du commandement du surmoi inconscient mais pas moins féroce à l’hallucination injurieuse, la clinique décline toutes les modalités possibles de ce lien à l’Autre qui fait de l’homme, d’entre toutes les créatures, la plus malheureuse… et la plus toxicophile – même si la consommation délibérée de drogues est attestée chez de nombreux animaux. On dira que l’homme, intoxiqué par la parole que Lacan considérait comme « parasite langagier », a besoin plus que d’autres, pour purifier son Umwelt infesté de paroles (Von Uexküll cité par Lacan dans Lituraterre) et devenir un individu comme un autre (cf. le discours des Anonymes !), des dérivatifs que Freud nommait sorgenbrecher (« Briseur de soucis »[5]). L’addiction est ainsi la mesure du traitement que tel sujet, malade de la parole, s’applique aux fins d’une déshumanisation pacifiante.

L’existence des institutions de soins (d’addictologie ou aussi bien celles dites de santé mentale en général) se justifie donc, non pas de la déstabilisation que les drogues apporteraient à un sujet car il n’en n’est rien – le couple sujet-drogue fonctionnant tout ce qu’il y a de mieux -, mais bien de la déstabilisation qu’elles apportent à la société par l’émergence d’individus dont l’égoïsme dépasse ce qu’elle peut supporter de l’individualisme qu’elle charrie. Autre façon de démontrer que la toxicomanie, selon J.-A. Miller, n’est pas un symptôme personnel mais bien un symptôme social. Il est donc parfaitement normal que le sujet addict s’adresse plus aux institutions qu’au psychanalyste, à mesure de la gravité de son intoxication. Si tout le monde est addict à l’ère de la consommation, alors nous sommes à l’ère de l’individu addictocratique.

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[1] Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide, Gallimard, 1983, Avant-propos

[2] Marcel Gauchet, http://gauchet.blogspot.fr/2008/02/la-dmocratie-est-malade-de.html

[3] Lipovetsky, Gilles, L’ère du vide, Gallimard, 1983, Chapitre II : Narcisse ou la stratégie du vide

[4] Sidon P. « Raddictalisation express », Revue Horizon, 2017.

[5] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, Payot, coll. Petite Bibliothèque Payot, 2010.

 

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