Eduardo Abello* 

Article paru dans Sexuación y semblantes : Mujeres anoréxicas, hombres toxicómanos?, sous le titre original : « El agua tóxica de Mario », Plural editores, TyA ediciones, 2011

Traduction Pierre Sidon, Luis Iriarte-Pérez, Mauricio Rugeles-Schoonwolff

« Tous ceux qui ont eu l’occasion de prendre de la morphine, de la cocaïne ou de l’héroïne pendant un temps ne sont pas devenus addicts pour autant à ces substances. Une recherche plus précise démontre en général que ces produits ont pour fonction de se substituer – directement ou par des détours – à la jouissance infantile qui manque. »[1] Ceci n’est pas une citation de Lacan. Elle a plus de cent ans. Freud écrit ceci dans « La sexualité dans l’étiologie des névroses », terminé le 9 février 1898.

Cette citation peut s’appliquer à Mario, qui consulte, à la demande de son épouse et d’une pléïade de médecins, dans le centre privé où je travaille. Il y a quelques jours, il avait fugué de l’hôpital public où il était hospitalisé pour une pneumonie et une gastrite résistante aux traitements. Il était confronté à la mort, à la castration, au manque.

Les premières paroles qu’il m’adresse expriment l’horreur : « l’hospitalisation m’a choqué : j’étais dans une chambre avec deux personnes âgées mourantes ; tant de misère ! On n’est rien ! » Ces mots surprennent dans la bouche de ce sujet qui a fuit une hospitalisation car c’est la mort de l’Autre, comme il le dit, qui l’a fait « opter pour la vie », ouvrant la voie à ce passage à l’acte qui lui évite la rencontre même avec la mort. Mario, 40 ans, 8 depuis sa transplantation d’un rein pour sa néphropathie diabétique, devait être à nouveau dialysé en avril, deux mois avant l’épisode de la fugue.

Le sentiment qui se dégage des premiers entretiens, ainsi que l’amélioration rapide de ladite « gastrite résistante », engendrent un sentiment d’énigme pour le sujet : « me suis-je auto-détruit ? » Il avoue alors qu’il pensait avoir un cancer de l’estomac, et mourir bientôt. Sa question sans réponse apparente ouvre la voie aux dires du sujet quant à sa toxicomanie orale.

Il m’explique, en riant, la préoccupation que lui a transmis la médecine, du fait qu’il boit beaucoup d’eau. « J’en abuse, ça me fait du bien, je suis addict à l’eau, c’est la meilleure des boissons ». Il décrit son rituel nocturne avec force détails : lorsque tout le monde dort dans la maison, il se lève, se dirige vers le réfrigérateur, prend la carafe et seul dans la cuisine, comme il dit : « je me la siffle complètement, sans pouvoir m’arrêter ». « C’est mon plaisir le plus grand, je me sens bien avec ce truc de la carafe. » Il faut souligner que cette consommation spécialement nocturne, le fait de contrôler son diabète, et comme on le verra plus loin, les racines de cette pratique dans l’histoire du sujet, permettent d’écarter l’hypothèse médicale d’une polydipsie en rapport avec son diabète ainsi qu’avec l’hémodialyse.

Mario sait bien que, du fait de son insuffisance rénale, l’ingestion d’eau peut devenir toxique au-delà d’une certaine limite. Son cœur aussi, sa vie donc, sont menacés à cause de son hypertension. Il n’a quasiment plus d’activité en journée à cause de son poids excessif, principalement localisé au niveau de son abdomen. Quant aux crampes post-dialyse, elles sont majeures et handicapantes. Pourtant, il avoue : « je veux qu’ils m’enlèvent le maximum d’eau pendant les dialyses. Ainsi je peux boire plus ensuite. »

Sans être insensible à ses sourires, et en me montrant préoccupé, je lui fais valoir le penchant mortifère de sa pratique. La fois d’après, il convient : « on ne s’attend pas à entendre la vérité ». Il reconnaît que, pendant longtemps après la transplantation, il a consommé du Dextropropoxyphène, sans pouvoir non plus garder le contrôle : « les stimulants ne m’intéressent pas », dit-il. « Je prends des trucs, j’essaie, je vois ce qui se passe dans mon corps. Si ça me plaît, je continue. »

Ainsi sa consommation vise-t-elle, en tant que mode de jouissance, à couvrir, si ça lui convient, la douleur insupportable, en tant que manque. Un excès, en somme, qui évoque la pulsion de mort.

Ses dires, concernant ce mode de jouissance solitaire, apportent un contrepoint : « ma femme ne me fait aucune place. » La reprise des dialyses, l’éloigne des huit années de liberté obtenues par la greffe et modifie sa condition de partenaire et son statut de père de famille. Il commence à envisager, non sans crainte de la solitude, une séparation.

Cette rupture, cette faille dans le non rapport sexuel qui, comme l’indique Javier Aramburu, supplée au manque[2], dilue d’une certaine façon sa relation au manque de jouissance phallique, le précipitant vers d’autres jouissances. C’est que la rencontre avec l’Autre sexe l’avait déjà laissé finalement sans recours.

Quelques séances plus tard, il apporte des éléments précieux pour mieux situer la place de sa pratique avec la carafe : il évoque son enfance pauvre dans un village du nord de l’Argentine et de ses cousins, voisins qui avaient un magasin. Il ressentait de la colère tandis parce que, eux, mangeaient des caramels. Il raconte cet épisode : «  ils m’appelaient la patate noire parce qu’on n’avait pas de biscuits et qu’on mangeait des patates douces. Un jour, apercevant ma tante distraite dans son magasin, je courus à son réfrigérateur et lui volai un Fanta que je bus d’une traite dans ma cour. Personne ne m’avait vu. Quelle satisfaction ! Jamais auparavant je n’avais bu de soda. Le meilleur, c’est le Fanta. »

C’est cette séquence qui se reproduit à l’identique chaque jour. Mais c’est cela qui permit à Mario, de ne plus être la patate noire, en lui procurant une jouissance nécessitant la solitude pour dissimuler le vol.

Pour suivre Lacan, dans son séminaire Encore, si un corps est ce qui jouit du signifiant[3], la récupération de jouissance témoigne du nouage entre la pulsion et la répétition, recherche de ce qui est perdu et à son tour mémoire du même. Ainsi dans chaque cruche, Mario retrouve la jubilation de sa rébellion, non sans relation à son père. Il faut introduire ici la notion de surmoi.

Dans son Cours « Les divins détails »[4], Jacques-Alain Miller affirme que la psychanalyse a utilisé pendant longtemps la notion de surmoi contre introjection des parents. Cet abord a occulté l’autre face du surmoi : le résultat de la renonciation aux pulsions.

Pour éclairer ce point Miller dessine le schéma suivant :

 

Douleur morale

Pulsions  ——————————–>  surmoi

Renoncement pulsionnel

 

Je mets cela en relation avec ce que Juan Carlos Indart affirme en étudiant les références de Lacan sur le surmoi, évoquant un fonctionnement du même destiné à nier la castration de l’Autre[5]. C’est-à-dire que la renonciation aux pulsions (qui constitue une perte de jouissance) implique la croyance en l’ex-sistence de l’Autre, en un « père toute-jouissance », selon l’expression d’Indart[6]. On peut alors s’interroger – et cela me paraît pouvoir illustrer ce cas – : pourquoi la mort encadre-t-elle la jouissance ? C’est que la pulsion de mort surgit de la négation d’un Autre châtré, du fantasme d’un Autre de la jouissance totale[7]. Mario se demande s’il n’est pas en train de payer la méchanceté, les pratiques d’occultisme, et de charlatanisme de ses parents : « ils ont fait du mal à beaucoup de gens ».

Le schéma de Miller nous permet de spécifier les différents modes de jouissance toxicomaniaque qu’il a différenciés lors de sa deuxième conférence brésilienne sur le symptôme[8], en les mettant en relation avec le surmoi. D’un côté, l’héroïnomane qui se sépare et se maintient à distance de l’Autre, couvrant de sa consommation le renoncement à la pulsion, et de l’autre, ceux qui, comme Mario, sur le versant de l’aliénation à l’Autre et du fonctionnement du surmoi, croyant à cet Autre de jouissance absolue, sont sur un mode de jouissance mortifère que s’exprime à travers l’oralité.

Ce que Mario soutient quant à lui, c’est le monde pulsionnel dans lequel règne le manque. La substance même en jeu, « la meilleure boisson », « le plaisir le plus grand », c’est ce qu’il obtient d’un liquide qui ne vient pas à manquer (l’équivalent du Fanta), et qui comble, par chaque cruche, par chaque gorgée, la castration au cœur du sujet parlant.

La solution express, via le cancer, qui prenait sens à-partir de ce que le sujet interpréta comme un moment crucial de son histoire, a disparu, le laissant face à ce qui est pour lui la voie « lente » vers la mort, voie qui évite prudemment les trous noirs de la pulsion. Mais le point de fuite, cet Autre barré présentifié par son corps, lui réclame de boire comme le tonneau des Danaïdes.

Pour Miller l’héroïne est la substance qui répond à l’appellation « critère lacanien de la jouissance toxicomaniaque »[9], se situant sur le versant de séparation de l’Autre. Usant des signifiants de Lacan, Miller estime que « c’est pathologique quand c’est une jouissance qu’on préfère à celle du petit pipi »[10].

La fonction de la drogue, selon ce critère, est de promouvoir, selon Miller, « l’insubordination au service sexuel »[11] tout en apparaissant comme objet de désir, mais pas comme cause de l’objet du désir. Bien plutôt un objet de demande impérieuse et un objet cause de jouissance.

Dans ce cas, on peut distinguer que cette dite fonction combine deux choses dans la drogue comme partenaire : le toxique comme voie pour échapper à la jouissance impossible de l’Autre sexe, et aussi comme moyen de récupération d’une jouissance qui fait inscription dans l’Autre en lui permettant une nomination comme le «  rebelle » ; le tout reposant sur sa bouteille consommée en solitaire.
Par conséquent, y a-t-il quelque chose qui puisse ralentir ou modifier cette jouissance ? Lacan nous répond dans le séminaire Encore : « l’Autre satisfaction », a satisfaction de la parole. C’est ce qu’un psychanalyste peut offrir à un toxicomane : la possibilité de lui restituer une relation plus étroite avec son inconscient, relation que le toxicomane tente d’effacer à l’aide du toxique.

Dans son Allocution de clôture des journées « Le toxicomane et ses thérapeutes », Miller disait que ce qui conditionne le succès de la psychanalyse, c’est le fait que l’analyste se transforme en dealer de « la drogue de la parole »[12],. Il invitait, dès lors, à introduire le sujet à cette jouissance de la parole, « la drogue normale »[13].

Il s’agit, en définitive, d’un passage. En suivant ce cas, on pourrait utiliser les métaphores que nous permettent le recours à la parole même : de « l’eau toxique de Mario » à la Rose pourpre du Caire.

Capture d’écran 2015-02-07 à 20.05.07

 

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*psychanalyste membre de l’EOL et de l’AMP

[1] Freud S. « La sexualité dans l’étiologie des névroses », Résultats, idées, problèmes, PUF, 1998.

[2] Aramburu J. : « Del Ideal al síntoma, un cambio de orientación », in El peso de los ideales, EOL-Paidós, Bs. As., 1999, page 89.

[3] Lacan J., Séminaire XX, Encore, 1972-73, p. 26.

[4] Miller, J.-A.: « Les divins détails », Cours l’Orientation lacanienne, 7 juin 1989, inédit.

[5] Indart, J.C.: « El peso del superyó », El peso de los ideales, EOL Paidós, 
Bunenos. Aires, 1999, p. 98.

[6] Ibid., p. 99.

[7] Ibid., p. 100.

[8] Miller J.-A.: « Segunda conferencia: el síntoma como aparato », El síntoma charlatán, Paidós, Buenos Aires, 1998, p. 39.

[9] Miller J.-A.: « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », Cours l’Orientation lacanienne, 21 mai 1997, inédit.

[10] Miller J.-A., Ibid.

[11] Miller, J.-A.: « Clôture », Le toxicomane et ses thérapeutes, Navarin, Paris, p.137.

[12] Miller J.-A., Ibid., p. 138.

[13] Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique », cours du 2 avril 1997, inédit.

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