Pierre Sidon

À la mémoire de Serge Cottet

Alors qu’il séjourne en appartements thérapeutiques après un avoir passé plusieurs mois en Centre thérapeutique résidentiel (ex-postcure), il vient me voir à sa consultation hebdomadaire : il n’a « rien à dire » mais il est venu néanmoins. Il est, dit-il, « décontracté ». Et de cela, il « n’en revient pas ». Il y voit un signe : celui des progrès qu’il accomplit du fait de venir parler chaque semaine. Il est content et conclut : « le manque, ce n’est pas un défaut. » La séance est levée illico sur ce dit remarquable. Lors d’une séance ultérieure, coupée elle aussi sur bien plus qu’un « mi-dit net »[1] : une identification sans médiation, pétrifiante (« je me sens repoussant ») il commentera : « – ça me fait bizarre de vous parler, je ne comprends rien ».

Après des années de consommation d’alcool et de cocaïne, il est devenu durablement abstinent et tient son appartement. Il revoit sa fille, entretient une relation avec une femme et retravaille : tout cela de temps à autre : point trop n’en faut. Sur le plan médical, malgré un diagnostic prêt à porter de « bipolarité », l’arrêt des antidépresseurs, angoissants et excitants, a contribué à l’apaiser ; l’arrêt d’un soi-disant « régulateur de l’humeur » a été sans conséquences aucune ; l’introduction d’un neuroleptique sédatif l’aide au quotidien. Et cela tient depuis presque deux ans.

Il existe – encore – des institutions où l’on peut recevoir un traitement par la parole qui ne soit pas de rééducation, mais du dégagement de la cause, extime à la parole. Cette opération ne s’obtient pas par un commentaire engluant les dits – ce pourquoi il peut dire qu’il ne comprend rien – mais par leur dissection comme chirurgicale. Le cadre institutionnel ne s’oppose pas à cette pratique à laquelle un analyste peut se consacrer, loin du cabinet et du divan : c’est « le psychanalyste appliqué », selon l’expression de Serge Cottet jadis, pastichant Paulhan cité par Lacan[2] et commentant : « c’est la pureté des moyens et des fins et non le cadre qui définit l’acte analytique »[3].

De quel manque s’agit-il ici ? Pas du manque physique du produit qu’il utilisait jusque-là pour scander un vécu morne et éternisé, un vécu sans désir, c’est-à-dire sans manque. À distance du sevrage à proprement parler, c’est-à-dire du manque physique, il expérimente, sans le secours de l’alcool, les conditions d’absence de désir qui ont présidé à sa consommation et que la consommation traitait. C’est là le problème général des addictions. Il vit désormais ce manque d’alcool comme un manque tout court, c’est le manque insupportable de celui qui parle. Il le vit mais aussi : il le commente. C’est dire qu’il a déjà pris une distance par rapport à lui, lui permettant d’en énoncer le mot. Et, distance supplémentaire : il le qualifie : défaut. Mais il le qualifie par une dénégation : « ce n’est pas… ». Cette distance prise avec le manque n’est donc pas totale : le manque reste pour lui un défaut : c’est dire qu’il le refuse. Il s’agit du rejet de la castration au principe de son être. Apprivoiser le manque, n’est-ce pas ce défi qu’accomplissent, pour lui, ces entretiens ?

« Le thérapeute impliqué dans son acte s’applique à faire exister, autant qu’il peut, l’inconscient. »[4]

Serge Cottet, psychanalyste membre de l’Ecole de la Cause freudienne, nous a quittés le 30 novembre 2017.

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[1] Lacan J., « L’étourdit », Scilicet, 1973, n° 4, pp. 5-52.

[2] Cottet S., « Le psychanalyste appliqué », sur le site de l’AMP, http://www.wapol.org/ornicar/articles/226cot.htm

[3] Ibid.

[4] Ibid.

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