Vincent Calais

Luis Iriarte Perez a présenté deux approches opposées sur « les effet toxiques dans l’addiction ». Celle, médico-toxicologique (à laquelle se réfère l’ARS) qui reprend la définition de la toxicomanie donnée par Olivenstein :  la rencontre entre un invididu, un produit et un environnement. Conception clairement inspirée de la triade épidémiologique agent-hôte-environnement. Selon l’accent porté sur ces trois pôles, les effets toxiques relèveraient respectivement :  de la substance toxique sur l’organisme, de la solution-symptôme adoptée par le sujet, enfin du contexte, dont le sujet serait victime.

De Freud à Lacan, la psychanalyse aborde la question de la drogue sur deux versants. Celui d’une satisfaction, d’une jouissance ; et celui d’une rupture : l’anesthésie de la « solution chimique » nous disait Freud, la rupture du mariage avec le petit pipi, dira Lacan. C’est cet abord de la question par la jouissance, et le traitement de la jouissance, qui est décisif ; dimension de jouissance qui reste gommée dans la triade  individu-produit-contexte.

Avec l’addiction généralisée, où se vérifie que « toute activité peut devenir drogue », on saisit qu’en deçà du produit, et du comportement addictif, la rencontre (contingente) se fait avec le déjà-là de la jouissance, particulière à chacun, celle qui se trace de l’effet du langage. Le cas S , d’Aurélie, montre l’effet de la drogue  comme homologue à la façon dont le langage aura percuté l’organisme.

Des questions ont surgi : sur les liens entre addiction et structure, sur le partenaire toxique, ou encore sur la définition de Lacan : la drogue comme « ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi ».

Avec une grande clarté, Aurélie Charpentier-Libert nous a présenté un cas qui relève d’un pari : celui des effets de la parole chez une patiente qui répète un « rien à dire » au fil de ses hospitalisations. Pour S, il n’y a aucun questionnement, rien d’autre à dire que l’effet  d’un abandon brutal par son conjoint ; rien à dire, non plus, sur la mort d’un de ses enfants, quand l’évocation de ce drame semble pourtant lié à ses hospitalisations.

Le décès de sa mère entrainera une première variation dans l’énonciation répétée d’un effet traumatique. Mais il n’y a ni plainte, ni affect ; et c’est la demande de savoir de l’analyste, sur les circonstances du drame, qui fera émerger les premiers éléments traumatiques du drame, dont elle serait responsable.  S’y associera l’explication d’un autre , d’un premier choc, quand elle découvre la double vie de son mari ; de là, c’est l’effondrement subjectif d’une décompensation, marquée de phénomènes hallucinatoires, qui l’accusent.

De ses premiers paroles, des bribes de son histoire, se dégage un trait d’identification : garder le silence –comme l’a fait sa mère.  La prise de somnifères s’éclaire ici comme une effectuation de cette loi parentale. La patiente va s’anesthésier, se taire, s’isoler des années durant.

Ces premiers dépôts de son histoire, de ses traumas, vont desserrer un peu l’identification mortifère et les intoxications. A la faveur d’une hospitalisation prolongée,  elle se confiera davantage, évoquant les violences et les menaces subies au sein de la famille. Dans le sillage des violences du mari, s’indique le rapport aux hommes, et l’angoisse liée aux agressions sexuelle répétées, qui la laissaient interdite et sans réaction.

Le sujet se montre ici démuni, sans recours  du symbolique devant le désir de l’Autre, qui jouit d’elle, de fait, dans le réel. Voilà ce que le recours à la drogue visait à recouvrir.

Renouant avec ses enfants, S  va libérer davantage sa parole ; mais elle tient cependant à sa jouissance, à cette déconnexion du corps et d’elle-même, par la prise de médicaments. Ce qui la tient à l’écart, recherché, de l’expérience du langage. Dans ces moments où la drogue traite l’angoisse, la patiente ne convoque pas le registre de fiction de la vérité, mais celui d’un réel, qui insiste.

Persiste la singularité du rapport de S à la vérité et à la langue ; ce qui lui est dit ne l’atteint pas, et il faudrait savoir s’il y a , pour ce cas, un sujet impliqué dans ce qui est dit. Sur ce fond de silence et de jouissance, l’opération analytique aura-t-elle été, ici, de lui ouvrir la bouche ?

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