Vincent  Calais

La prévention, dans le domaine des toxicomanies, est une question dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle ne va pas de soi.  On s’accordera, en effet,  sur une première généralité : celle de l’information nécessaire sur les risques et les dangers liés aux drogues. Il y a bien lieu de prévenir, d’avertir. Mais au-delà ? Existe-t-il des pratiques, une prophylaxie, qui viendraient prévenir, empêcher par exemple qu’une toxicomanie se produise ?

Mais prenons la question par un autre bout, celui de notre pratique clinique. Depuis ce que nous enseignent les patients, que peut-on dire, au sujet de la prévention ? Au fil des cures, des suivis, ils peuvent repérer ou isoler des moments, des évènements,  pour lesquels il y aura eu très clairement pour eux ce que nous appellerons des  effets  de prévention.

Une rencontre avec le juge, par exemple, décontenance untel, qui n’arrive pas à s’expliquer que sa came, depuis, ne lui dise plus grand chose.  Pour un autre, c’est cette peur incontrôlable consécutive à une mauvaise expérience, sorte de bad trip, qui aura ralenti notoirement sa consommation.

Une rencontre, un événement, quelques mots parfois aux résonnances inattendues… : soulignons tout de suite qu’ils ne doivent ces effets de prévention qu’à leur inscription toujours dans la singularité d’une histoire. C’est dire qu’il est impossible de déduire ici du « pour tous »,  impossible d’extraire du champ de la clinique une « prévention »  qui aurait la prétention d’être « une », généralisable. Reste  alors la prévention réduite à une construction, prescrite de l’extérieur, à partir d’études statistiques par le plus souvent.

Sans doute est-ce cet impossible qui donne aux programmes et recommandations de la prévention leur relent d’imposture ; les jeunes, note l’INSERM, « rejettent généralement les explications expertes ». Nous prenons acte.

Qu’est-ce qui fait difficulté, dans la prévention ?  C’est qu’elle prétend éviter la mauvaise rencontre, en l’occurrence celle d’avec la drogue. Visant le bien de la personne, on veut lui épargner ce risque.  Distinguons, là, plusieurs aspects de ce préjugé.

La logique de l’action de prévention, qui veut devancer, se passe du sujet qu’elle court-circuite d’une certaine façon. On lui enlève son risque, et l’opération se ferait sans lui. Le temps du sujet , celui de sa demande, est escamoté.  Et ceci dans une confusion puisque l’opération se fait ici au nom d’un Autre social et de son savoir objectivé, savoir sans sujet, sans trou.

Pour le bien de l’individu, l’idéologie de la prévention veut prévenir de l’irruption de la jouissance ; mais ce faisant c’est prendre un autre risque, car fixer ainsi le mal au prétexte de l’annuler, peut aussi bien le convoquer.

Je pense la prévention impossible, et pourtant elle est à faire. Travaillant dans ce secteur, nous avons à nous y coltiner.

A première vue,  prévention et psychanalyse sont plutôt disjointes, dans leurs visées,  dans leur logique temporelle. Mais la psychanalyse peut sans doute nous permettre une certaine subversion, ou tout au moins la décomplétude d’une prévention dont les promesses peuvent inquiéter.

 

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