Pierre Sidon

Dans son Cours « Du symptôme et fantasme et retour », J.-A. Miller signalait jadis que le Discours du Maître « ne peut tenir qu’en rompant le fantasme »[1] : le lien social induit par ce Discours, distingué par Lacan, est un lien fonctionnel : « que ça circule ! » [2] Il inscrit l’impossible du fantasme singulier : S // a.

Discours de l’inservitude imposée. Ou : le Pour’Un

Mais si cela tourne rond, n’est-ce pas parce que le fantasme – individuel – est intriqué par et dans le lien social ? : S→S1→ S2→a. Bien sûr le symptôme, comme l’inconscient est social. Mais y a t-il étanchéité parfaite entre les discours, qui déterminent le lien social, et le fantasme ? Le lien social ne bruisse-t-il pas partout des secrètes affinités entre les servitudes volontaires et les fantasmes ? L’articulation que Lacan pourra écrire S ◊ a, ne témoigne-t-elle pas de la complicité des corps et du registre symbolique que Lacan mettra au principe de la notion de lien social ? : « J’ai la tâche de frayer le statut d’un discours, là où je situe qu’il y a… du discours : et je le situe du lien social à quoi se soumettent les corps qui, ce discours, labitent. »[3] Mais qu’en est-il, dès lors, avec la montée en puissance du discours de la science qui produit la montée des objets plus-de-jouir au zénith de la civilisation ?

Le plus de jouir produit un branchement sur l’impossible qui dénie la castration. Il permet un nouveau circuit de la jouissance, autre que le fantasme. Celui-ci, au contraire de l’inconscient, n’est pas social, il court-circuite le circuit de la parole S1→S2 et ne fait pas Discours : S→a. De cette autorisation de jouissance, découle l’individualisme démocratique précocement repéré par Tocqueville. Il ne s’agit là, ni de fantasme, ni de Discours du Maître puisque le signifiant maître, l’idéal, ne préside plus à la jouissance, qui se pluralise et flocule dans la civilisation. Lacan l’a ironiquement tout de même dénommé discours : discours du capitaliste. Ce n’est donc plus que le fantasme est rompu comme la nuque d’une bête de somme harnachée par le Maître (« le sujet est serf dans son statut de sujet de l’inconscient », affirmait Jacques-Alain Miller jadis[4]), mais qu’il a sa bride à disposition : c’est l’inservitude de fait, à tous imposée. Et c’est parce que l’âne est libre que court désormais dans la civilisation « l’âne-à-listes ».

Mais courent aussi le Maître (S1), irresponsable de la jouissance, flanqué de l’Université son acolyte (S2), elle aussi libérée. Cet attelage désarticulé du pouvoir paralytique et du savoir aveugle bat la campagne en se croyant toujours Roi, il enfle même en distribuant prescriptions et interdictions à tout va, se croyant tout puissant parce qu’il est irresponsable et qu’on ne lui demande plus rien. Tel est le pouvoir aujourd’hui : informer, éduquer, évaluer (« C’est l’Université qui a le manche », affirmait Lacan à-propos de l’URSS[5]) : une tyrannie hygiéniste dictatoriale acéphale aussi autoritaire qu’impuissante. C’est « le principe autoritaire des éducateurs de toujours » nous dit Lacan en 1958[6]. Les corps, eux, dérivent en contrebande dans l’alétosphère : libres en « pleine conscience » – c’est le succès des pratiques de méditation – ou appareillés par la technique – c’est l’empire de l’objet. Il y a peut-être une tierce voie : l’articulation des Uns informés de leur jouissance singulière mais désireux de partager leur rejet avec d’autres : une forme pluralisée, assumée, du gouvernement par le Un : la poursuite des Lumières en somme, par la psychanalyse donc. C’est le projet politique.

L’éductologie

Un exemple vient de notre discipline, ladite addictologie, on assiste aux première loges à ce triomphe de l’« éducatif » : éducatif par la catégorie professionnelle majoritairement représentée dans le champ institutionnel, éducatif dans la façon de « motiver »[7] aux soins, éducatif dans la thérapeutique cognitive-comportementale addictologique et psychiatrique, éducatif dans l’encadrement infirmier par l’ « éducation à la thérapeutique », éducatif dans une littérature de how to qui envahit les librairies, éducatif dans l’esprit de la prévention. C’est l’éductologie !

Le dressage semble être tout ce que méritent ceux qui n’obtempèrent pas : « il faut plus de pédagogie ! » s’époumonent les politiques face au peuple rétif. Mais on peut aussi compter sur nos professeurs d’ataraxie : « la passion est positive quand elle laisse encore le loisir de gérer la vie quotidienne », prêche tel universitaire de l’amour[8]. Et puis chaque geste du quotidien est accompagné d’un commentaire parasitaire moralisateur et culpabilisant bombardant le sujet contemporain de consignes injonctives contraires prônant la consommation… et sa modération tout à la fois. Cette prévention s’avère inefficace depuis des décennies, voire néfaste même par l’excès de messages hygiénistes repoussants pour l’intelligence. En ne mettant l’accent que sur la consommation et non pas sur ce qu’elle vient traiter, ils prennent le risquent d’encourager une transgression plus ou moins ordalique[9]. Il n’empêche : les messages de prévention ne marchent pas ? Faisons-en plus ! Mais ces injonctions privent aussi les professionnels de l’usage de leur parole singulière, s’y substituant comme les envahisseurs de la célèbre série télévisée[10], robotisation en plus. Ainsi exige-t-on de plus en plus des « opérateurs de prévention », qu’ils diffusent auprès des jeunes ces messages standardisés aux dépens de leurs interventions traditionnelles vivantes, adaptatives et nuancées : avant tout, empêcher tout transfert.

Des usagers bien éduqués

Comment lesdits « usagers » – ce joli nom donné aux patients qui fréquentent les institutions du secteur dit du « médico-social » en France, en l’occurrence en addictologie – vivent-ils l’assaut éducatif auquel ils font face ? Ils s’y font et beaucoup y naviguent même avec indifférence, poursuivant leur propre agenda. Les sujets sévèrement addicts ne disposent pas de la fonction désir. Ce pourquoi, bien souvent, ils prennent des drogues qui pallient cette fonction carente, et qu’ils ne parviennent dans nos institutions que lorsqu’ils ne peuvent plus consommer. Lorsqu’ils veulent se séparer de ces prothèses, c’est souvent un trou, le vide, qui menace de les aspirer comme au premier jour et non pas les embrouilles d’un désir. Alors ce discours prêt à porter éducatif, ils peuvent s’en sustenter un certain temps, et notamment pendant le temps de leur séjour. Mais certains surenchérissent : ils intègrent et promeuvent le discours de l’abstinence avec passion, notamment au sein des communautés de type Anonymes. D’autres se ritualisent dans les institutions de soins, s’appuyant sur les nombreux professionnels qui les accueillent. Mais s’agit-il uniquement d’éducatif dans ces cas ? Ce serait méconnaître la présence animée et investie des opérateurs de la méthode qu’ils croient servir. C’est l’action incarnée des professionnels, des anciens et bénévoles aidants qui s’avère le moteur le plus puissant de l’aide apportée. Comme le révélaient les fameuses études sur l’efficacité des psychothérapies (le fameux verdict du Dodo), ce n’est pas tant la méthode qui marche que la qualité de l’opérateur[11]. Malades du rejet, nos usagers sont d’abord aidés par la qualité de l’accueil. C’est le transfert dans le sens d’un désir de vie pour eux, qui fonctionne là comme premier médicament. Lorsqu’au contraire le discours éducatif – autant dire rééducatif – s’applique sans âme, c’est une machine à écraser la subjectivité qui opère alors en prétendant imposer au sujet une superstructure contraignant la pensée pour juguler la pulsion. Un surmoi. C’est le principe même du comportementalisme qui veut ignorer « la boîte noire », fut-il repeint aux couleurs modernistes d’une science par un cognitivisme simpliste. Cela ne change rien à l’affaire car en voulant rééduquer les pensées incorrectes, ce cognitivisme rate encore ce que le comportementalisme voulait ignorer : la cause des pensées, soit : la pulsion. Qui plus est, en chargeant le surmoi, l’effet obtenu est celui bien repéré dès Freud, d’en alimenter la gourmandise et d’alourdir la chape d’indignité qui pèse déjà d’un poids écrasant sur les épaules du sujet. Il n’est pas rare que le sujet lui-même se charge tout seul de ces impératifs et se présente comme voulant « tout arrêter » d’un coup, et se réinsérer, se normaliser. Le contrecoup ne tarde pas sous la forme d’un appétit renouvelé, insatiable, redoublé et vengeur, comme toujours, du préjudice porté à la pulsion par l’idéal. On ne « chatouille » pas impunément l’objet a, comme le disait Lacan, d’autant qu’il s’agit même, ici, de le comprimer. Et lorsque c’est le sujet lui-même qui est en position d’objet, ce n’est pas seulement la pulsion qui se venge mais le sujet tout entier, et contre lui-même le plus souvent. Ce peut être aussi le groupe social constitué par la collectivisation que son rejet a constitué[12]. Attention aux explosions : le jihad islamiste n’est pas le moindre des exemples de cette problématique, de même que la guerre de 14 avait libéré la pulsion de mort comprimée par l’ère victorienne précédente comme l’interprète Freud.

On le voit donc, le dressage est sans espoir chez l’être humain, à mesure notamment de sa rétivité, et celle-ci est proportionnelle à l’absence primordiale du désir. L’éducatif, comme greffe d’un désir étranger – aussi bienveillant soit-il, risque de se solder par une réaction de rejet – illégitimité de celui-ci – ou par une attaque du greffon contre l’hôte tuant le malade. N’y a-t-il alors rien à faire ?

Désir des soignants

Il y a d’abord le devoir humain élémentaire de l’assistance. Le mouvement housing first[13] (d’abord un toit), en est un exemple. À ceci près qu’il ne devrait pas sous-estimer la cause individuelle de la rupture du lien social et l’attribuer à l’Autre social. À ceci près aussi qu’il risque de contribuer à l’effacement du professionnel derrière cette cause sociale et de renforcer ainsi une paranoïa primitive, par position en miroir de l’effacement du patient par lui-même. Si l’institution de soins, quant à elle, n’efface pas le désir des professionnels derrière le minimum vital à fournir, c’est parce que l’être humain ne se réduit pas à ses besoins. Le temps des solutions n’a pas à se dissocier du temps de la survie : c’est fromage et dessert. Quelle solution proposer donc face à l’aspiration vers le trou, en dehors du désir, absent, et du dressage, délétère ?

Le soutien d’un professionnel peut avoir vocation à durer. Il peut aussi viser plus haut, sans idéal certes mais sans renoncement. Viser où ? Sans la fonction du fantasme pour articuler le sujet à l’Autre, il s’agit d’éviter l’attraction et la pétrification vers l’objet[14] : objet du fantasme de l’Autre, soit son rebut. La remise en fonction de l’échange de paroles en est le premier temps. C’est le premier remède contre la pétrification et il peut suffire à condition du maintien de la conversation. Mais c’est aussi la voie vers la recherche de solutions alternatives à l’absence de désir, c’est-à-dire, la recherche d’une nouvelle place pour le sujet dans le lien social. Nulle chance d’y parvenir sans aller chercher avec la volonté la plus déterminée la plus infime manifestation des ressources intimes du sujet, seule source véritable de la passion et seul remède à la déréliction.

De l’impuissance du politique

Les considérations cliniques en addictologie ne sont pas sans échos politiques étant donné que l’opium est devenu la religion du peuple[15]. Bien sûr on pourrait être tenté, à suivre Lacan qui indique que « l’inconscient c’est la politique », de vouloir agir sur le politique afin de modifier les conditions de l’inconscient. Mais c’est là encore une source d’inspiration de la rééducation. Ainsi de certains qui pensent pouvoir contrebalancer l’influence de la « société addictogène » en « redéployant » les professionnels dans le champ social. On craint là le surgissement de ce qui serait comme un néo-épicurisme s’apprêtant à déverser sur la société une armée d’éducateurs bienveillant aguerris à l’autonomie complète et enseignés de toutes les sciences humaines nécessaires pour modérer chacun au nom du Bien commun. Une question demeure néanmoins, et tout à fait aperçue par son auteur : comme habiller Paul sans déshabiller Pierre ? C’est l’objection même que soulevait le rapport de psychiatrie Piel-Roelandt publié en 2001, lui qui visait le redéploiement des psys « sur les lieux de passage des patients ». Soit : prévenir chez tout le monde pour ne plus avoir besoin de soigner personne. Un certain degré d’idéalisme est ici atteint, qui empêche, pour l’instant, cette solution rêvée de répandre ses bienfaits.

Restent des solutions en apparence opposées : la prohibition – à l’origine d’autant de morts que la drogue elle-même, morts causés la « guerre à la drogue », comme le rappelait Éric Laurent. Et puis la légalisation qui déploie déjà ici et là ses effets problématiques au gré de ses expérimentations. C’est qu’interdire ou autoriser relèvent tous deux du Discours du Maître : du côté de l’impératif interdicteur (S1) tout aussi bien que de celui de l’autorisation voire du pousse à la jouissance (a). Car il s’agit encore d’une jouissance prescrite – par le Maître : tyrannie du plaisir aussi bien. La conclusion s’impose : il n’y a pas de solutions collectives ou alors elles sont pires que le mal.

La psychanalyse au secours 

Et c’est donc là, en ce point précis, que peut et que doit donc intervenir la psychanalyse au niveau politique : non pas pour faire de la politique comme telle mais pour préserver un espace de respiration au parlêtre et permettre à chacun, à l’ère de la « post-vérité », de construire sa solution sur mesure. Il incombe au Discours de l’Analyste de déployer son efficience dans la société, donc dans le politique afin de garantir le jeu nécessaire au travail singulier du fantasme ou à la construction d’un ego. L’enjeu de l’avenir est de maintenir l’exercice libre et entier de la parole considérée comme droit humain fondamental, un droit à la connerie donc, vital comme l’air que l’on respire: : « un heureux système politique doit permettre à la connerie d’avoir sa place. Et d’ailleurs les choses ne vont bien que quand c’est la connerie qui domine », nous dit Lacan[16]. Il s’agit là aussi d’une écologie : celle d’un parlêtre qui reflue comme la banquise ou les glaciers, parlêtre chaque jour plus menacé par la robotisation, qui est une rebutisation, le politiquement correct, la théocratie et toutes les tyrannies : la science qui sauve des vies nous promet aussi un humus augmenté. Nous devenons tous addicts sous la pluie d’objets et c’est notre parasite langagier qui nous est ainsi arraché. Dans cette perspective, nulle sérendipité ne nous est plus offerte, nulle rencontre promise de quoi faire bon heur dans un monde uniformisé et enfin calme. Bye bye Zadig ! Il ne nous restera plus qu’à « rentrer chez nous », comme les hikikomoris du génial film Shaking Tokyo de Bong Joon-Ho, et espérer encore un peu d’amour contre un individualisme poussé à ses conséquences extrêmes : la fin de tout lien social. Le monde a donc besoin d’un symptôme : c’est la psychanalyse. Nous sommes là.

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[1]                Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, Cours du 3/11/1982, inédit.

[2]                Ibid.

[3]                Lacan J. « L’Étourdit », Autres Écrits, Le Seuil, 2001, p. 414.

[4]                Miller J.-A., L’Orientation lacanienne, Cours du 21/11/1992, inédit.

[5]                Lacan J., Le Séminaire, Livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 240.

[6] Lacan, « La direction de la cure » Écrits, Le Seuil 1966, p.590.

[7]                Par exemple : « La rencontre avec le système de soin requiert (…) le déploiement de techniques motivationnelles permettant l’acceptation d’une décision de changement. », G. Brousse, M. Sautereau, L. Lehugeur, A. Benyamina, L. Malet, « Alcool et soins sous contrainte » Encyclopédie Médico Chirurgicale, (Elsevier Masson SAS, Paris), Psychiatrie, 37-901-A-30, 2010.

[8]                Reynaud M., L’amour est une drogue douce, Robert Laffont, Champs essais, 2005, p. 220.

[9]                Ce signifiant a été notoirement promu par le Dr Olivenstein à clinique Marmotan à Paris, à propos desdits toxicomanes. Il caractérise néanmoins mieux, à notre avis, ceux qui placent en l’Autre une certaine croyance.

[10]              The Invaders, Série TV crée par Larry Cohen en 1967 à la télé américaine, réseau ABC.

[11]              Voir What works for whom ?, la célèbre recension de Anthony Roth and Peter Fonagy

[12]              Laurent É., « De la folie de la horde aux triomphes des religions », Hebdoblog, 26 mars 2017, http://www.hebdo-blog.fr/de-la-folie-de-la-horde-aux-triomphes-des-religions/#fnref3

[13]              La pratique du housing first, d’origine nord américaine et nord européenne apparue à la fin des années 2000, vise à prodiguer un hébergement sans conditions aux SDF avant toute prise en charge de quelque nature que ce soit.

[14]              Stevens A., « Deux destins pour le sujet : identification dans la névrose et pétrification dans la psychose », Feuillets du Courtil n°2, 1990.

[15]              Anders G., L’obsolescence du sens, 1972.

[16]              Lacan J. …Ou pire, Le Séminaire, Livre XIX, p. 27, Le Seuil, 2011.

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