Pierre Sidon

Dans un unique texte publié sur son blog de Médiapart, un psychanalyste, pas J.-A. Miller, il s’appelle Jean-Marie Quere, fait le constat de l’impuissance de la psychanalyse dans une époque qu’il caractérise par « le néo-libéralisme » : « Nous ne savons plus quoi penser, nous ne savons plus quoi dire. Et nous ne savons plus quoi faire. À cet endroit, la psychanalyste [lapsus calami­­] et tant d’autres disciplines humanistes, avec la complicité d’un pouvoir abusif, sont rendues à l’impuissance la plus totale. »[1] Cette dimension défaitiste puissante se complète d’une vision qui ne laisse pas de place à la responsabilité d’un sujet, conçu par ce collègue comme pur objet du (grand) Autre politique, tout puissant (et qui a résonné pour moi avec le souvenir des « Appareils Idéologiques d’État » d’Althusser). Je cite Quere : « Ainsi se fait le constat du déficit du politique qui s’est approprié la parole plutôt que de la donner. » C’est sur ce fond de conception pétrifiée du sujet, qu’il se désolidarise et met en cause l’Appel des psychanalystes contre Marine Le Pen, en s’exceptant de ce pluriel « des ».

Ce cas est peut-être particulier car ce collègue semble tenir à cette identification plus qu’imaginaire avec l’état d’un sujet qui ne serait qu’une marionnette du discours contemporain. Aussi n’hésite-t-il pas à lire, dans l’image de fond de l’affiche du Forum du 5 mai, que le fond de notre message est « un appel à voter Marine Le Pen ». Cette réversion imaginaire du miroir n’étonne pas, étant donné l’écrasement du sujet de la parole pour M. Quere. Cette position s’éclaire dans un autre de ses textes, publié sur son site perso : « La référence absolue du psychanalyste, écrit-il, est la position du nouveau-né et du tout petit, celui du temps de l’infans. (…) la période où l’enfant n’a pas accès au langage verbal, à l’usage des mots pour se faire entendre et comprendre (…) La psychanalyse n’est pas une discipline pour illuminés en mal de sexualité plus ou moins épanouie. Et si le psychanalyste ne traite pas la douleur, il n’en a ni les compétences ni les outils, en revanche, il traite de la douleur. C’est dire qu’il s’attache à entendre, et à ce que soit entendu, ce qui n’est pas dit avec des mots. Le psychanalyste donne toute son importance à ce qui parle en dehors du langage verbal. »[2] Ce M. Quere, qui semble vouloir, comme Françoise Dolto, concilier la foi catholique au risque de la psychanalyse, entend s’orienter sur la douleur sans les mots. Et il semble en effet préférer l’être pour la mort à l’être pour le sexe freudien et lacanien – Sauf peut-être lorsqu’il s’agit d’inceste auquel il consacre un séminaire en 2017[3]. Du Quere au Care, le glissement vers la victimologie guette cette psychanalyse : « Dans tous les cas, écrit encore Quere, cette prise de position se fait au détriment de la parole reçue comme de la volonté de donner la parole à ceux qui ne l’ont jamais eue et dont l’unique moyen de prendre voix se réduit au vote Front National ou à l’abstention. » Suit une diatribe contre nous, les psychanalystes « mondains » (on goûtera la communauté sémantique avec l’extrême droite) qui ne recevons, selon lui, certainement pas la longue liste de sujets souffrants mis à mal par le discours contemporain. Même s’il se trompe, il est sûr que non, et rejoint ainsi dans une méconnaissance complète, cette critique commune à tous les fascismes, de la psychanalyse science bourgeoise, dépravée. Il conclut : « Le psychanalyste, sauf à se renier, ne cherche ni à convaincre, ni à élever le débat. Non plus il se laisse disperser par la rumeur du monde. Il s’attache à entendre, ce qui nécessite bien évidemment de déceler en lui-même ce qui l’en empêche. Ainsi se forge sa pensée dont il peut, dont il a, à témoigner. »

Ce psychanalyste muet, crucifié, est bien celui de cet « Appel d’un psychanalyste », titre en effet bien choisi. Un tout seul, avec des Uns tout seuls, hors tout lien social, pas même avec des psychanalystes. Ce qui éclaire son lapsus calami : ce n’est, au fond, que le psychanalyste dans sa vacuole, celle de sa jouissance au fond due laquelle se profère son accusation diffamante aux relents injurieux : « La liste des personnes associées à cet appel nourrissent mes craintes. Initiateurs et défenseurs de l’état d’urgence, melting-pot intellectuel, confusion avec le champ médiatique, qui ont participés plus qu’à leur tour à la situation actuelle. » Rien à attendre de ce Saint-Jean-Marie apôtre de la douleur lorsqu’il se plaint de « l’incompétence politique » (sic) sans vouloir y remédier : de ce pain-là, il ne saurait salir sa bouche d’or. Laissons cette belle-âme jouir de sa souffrance inexpugnable, nous trouvons la nôtre dans le désir et dans la joute, oratoire pour le moment, puisque nous sommes, au premier chef, menacés par la présence, à l’élection présidentielle, d’une force politique née et inspirée par le fascisme, le nazisme et répandant une idéologie de haine et menaçant la démocratie indispensable à la psychanalyse. Philippe Lacadée, dans son article sur Stephan Zweig à paraître, démontre le destin funeste de l’humanisme « intellectuel ». La psychanalyse, pour sa part, est la seule discipline intellectuelle adossée à une praxis. Elle débouche donc logiquement sur la logique de l’acte. La parole publique en est une des modalités. Pas la seule, mais nécessaire.

[1] APPEL D’UN PSYCHANALYSTE, 4 MAI 2017, https://blogs.mediapart.fr/quere/blog/040517/appel-dun-psychanalyste

[2] Quere J.-M., « Douleur et handicap mental », http://www.jmquere.fr/category/conferences/

[3] Reprise du séminaire de lecture, 2017, http://www.jmquere.fr/category/seminaire/

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