Le silence de la violence, par Aurélie Charpentier-Libert

Texte préparatoire à la Conversation Clinique et Addictions du 24 Avril 2017. Renseignements et inscriptions ici >

Psychologue dans les services de psychiatrie depuis plusieurs années, j’ai pu constater quel déchainement de passions génère l’accueil d’enfants violents, et plus particulièrement d’adolescents violents. Difficile de raison garder. Tout le monde s’enflamme, se fâche et s’emporte : parents, école, services sociaux, soignants…. Au milieu, ou plutôt à l’écart de ces débats sans fin, se trouve l’adolescent. Quelle particularité de cette clinique peut-elle provoquer un tel emballement ?

Les services « ados » de la pédopsychiatrie sont souvent sollicités en urgence pour accueillir ces jeunes. L’urgence de la souffrance date parfois de très longtemps, voire de la petite enfance, mais ce n’est que lorsque le comportement violent est au premier plan que la demande se fait. Une hospitalisation est alors demandée quand plus rien d’autre n’est possible et que l’adolescent se retrouve sans lieu de vie autre que l’asile. C’est ce dont Lacan nous avertissait en constatant que notre époque était la première à voir la science perturber toutes les structures sociales. Ce qui lui faisait conclure : « nous allons avoir affaire, et toujours de façon plus pressante, à la ségrégation »[i].

Comment donc accueillir avec soin ces jeunes qui ne semblent plus avoir de place nulle part ? Comment traiter cette violence avec tact et douceur ? J.-A. Miller met en garde en repérant, à propos des adolescents addicts, la tyrannie qui s’exerce au nom de leur protection : « (…) venant de la société, le désir de tyranniser l’adolescent en crise et d’instaurer une autorité brutale à son égard. »[ii]. Les adolescents violents ont en commun avec les addicts d’avoir à faire à une jouissance qui ne passe pas par « l’Autre ». Serait-ce ce point qui engendre le rejet et la tyrannie ?

Soigner ou éduquer

Un service de pédopsychiatrie où se retrouvent plusieurs adolescents « en crise » peut donner une idée de ce qu’est le réel. Ça fuse : les coups, les meubles, les insultes… Ça hurle. Et en même temps, ça ne parle pas du tout : des cris que pas grand-chose n’arrête. À part la contention physique, puis souvent l’administration d’un fameux « si besoin ». Ça redescend… Avant de remonter. Un petit goût de montagnes russes. Mais c’est un tour sans fin. Dans ces moments il est souvent déjà trop tard pour trouver une autre issue. Une chose cependant est certaine : si l’on ne sait pas arrêter ces crises, il existe néanmoins une recette pour les déclencher. C’est logique et systématique. C’est ce que Lacan a appelé l’axe imaginaire. Exemple : le jeune Karl insulte son voisin. Un adulte le reprend en lui rappelant la loi. Karl n’entend pas la loi et s’énerve d’avantage. Il insulte alors l’adulte. Ce dernier, qui n’entend pas que Karl n’entend pas la loi, lui rappelle encore une fois l’interdit. Encore une fois l’intervention n’arrête pas Karl qui, au contraire, se déchaîne et frappe son interlocuteur, puis casse tout ce qu’il peut attraper jusqu’à l’arrivée de la sécurité. Il sera exclu. L’axe imaginaire fonctionne ici comme une machine bien huilée qui démarre au quart de tour.

Pour de nombreux adolescents comme celui-ci, l’ordre et le ton impératif de l’autre sont entendus comme une insulte. C’est comme le message d’un petit autre, un semblable, qui le renvoie à une image insupportable de lui-même. C’est donc l’affrontement sur l’axe imaginaire a-a’ : « c’est lui ou moi », résume Lacan. De son côté, l’adulte en rappelant la loi d’emblée, ne fait pas autre chose qu’imaginer qu’il s’adresse à un semblable, un autre qui est entré dans la loi, qui a eu accès au symbolique qui la constitue. Chacun ne parlant qu’à son autre imaginaire, la lutte est inévitable et avec elle toute l’agressivité dont Lacan a expliqué la formation dans le stade du miroir : « La tension agressive de ce moi ou l’autre est absolument intégré à toute espèce de fonctionnement imaginaire chez l’homme. »[iii]. Un peu plus tard il étendra son propos et écrira que « La prééminence de l’agressivité dans notre civilisation serait déjà suffisamment démontrée par le fait qu’elle est confondue dans la morale moyenne avec la vertu de la force. »[iv] Ainsi toute position qui se situe du côté de la force et de l’imaginaire est non seulement vouée à l’échec mais à une violence et une agressivité en retour d’autant plus intense. Ces deux éléments étant de structure, il est essentiel dans ces lieux d’accueil et de soin de mener un travail régulier afin d’en réduire les effets délétères. Pour ce faire, il est essentiel de reconnaître la maladie mentale dans toute sa complexité et non pas comme un comportement à redresser.

Cela renvoie au problème du diagnostic en pédopsychiatrie. La souffrance psychique est aujourd’hui réduite à ses manifestations. Ce sont donc souvent des comportements qui tiennent lieu de diagnostic : trouble oppositionnel, trouble du comportement, trouble de l’attachement… À quoi il faut depuis peu ajouter la liste des facteurs sociaux potentiellement pathogènes concernant l’environnement de l’enfant. – Ce qui risque d’ailleurs de nous ramener à un passé récent où les familles, et plus exactement les mères, étaient tenues responsables de la maladie de leur enfant… – La psychose infantile, la paranoïa, la schizophrénie ne se trouvent souvent reconnues que lorsqu’elles sont éclatantes, bruyantes. Ce sont donc des considérations comportementales et sociales qui tiennent lieu de savoir sur ces patients. Cette approche engendre ainsi confusion et ignorance pouvant aller jusqu’à nier la folie, afin de proposer un redressement vers la norme. Ainsi l’angoisse que la maladie peut susciter chez l’autre reste à distance. Mais ne pas reconnaitre la nature de la souffrance de ces jeunes entraine le risque d’avoir pour eux, au sein de l’hôpital, les mêmes attentes que celles de l’extérieur : scolarité, socialisation, intégration. Alors même que bien souvent ils se trouvent hospitalisés car justement, ils ne satisfont plus, ou du moins plus silencieusement à ces exigences.  En restant collé à une demande de normalisation, l’hôpital pourrait reproduire les mêmes impasses et les mêmes conséquences. Car des exigences ou un idéal inadapté envers ces adolescents conduisent à encore plus de violence, et à une opposition totale de leur part.

Ce refus de la folie conduit à traiter ces jeunes patients comme des « états limites », limite à la névrose donc, voir comme des névrosés. Partant de ce postulat, les actes violents seraient à considérer comme des symptômes à déchiffrer. C’est-à-dire comme des substituts d’une satisfaction qui n’a pas eu lieu, comme nous l’indique Freud. Ce qui peut conduire de façon maladroite à interpréter – souvent dans un registre œdipien – des actes pourtant hors sens. Or la violence n’est pas un symptôme, comme le précise très clairement J.-A. Miller, mais le signe qu’il n’y a pas eu de refoulement[v]. Ces jeunes dont l’inconscient est à ciel ouvert mettent donc sur le devant de la scène ce qui serait voilé dans une névrose, comme des attitudes ou des propos sexuels trop crus. Ainsi donc, traiter ces jeunes gens comme des névrosés conduit à leur demander de refouler ce qui ne peut l’être. Ce à quoi ils répondent par une folie plus grande encore. C’est pourquoi travailler avec ces adolescents dans une structure de soin ne peut se faire qu’en renonçant à la tyrannie et à la brutalité. « Ne jamais y aller de front » préconise Miller[vi], c’est la seule voie possible pour qu’une rencontre ait lieu et que des effets d’apaisement puissent advenir. Face à ces jeunes, comme à tant d’autres il n’y a pas de recette. Il n’existe pas de protocole de réduction de la psychose. La seule voie possible est d’accepter que le savoir ne peut venir que de leur côté, accepter de se montrer manquant, ignorant en partie,  et de se laisser enseigner par chacun sur le désordre auquel il est confronté.

Violence muette de l’adolescent ?

La violence de ces adolescents, lorsqu’elle est sans mots, n’est donc pas à considérer comme un symptôme et ne peut être approchée par le sens. Elle ne délivre pas de message et c’est même ce qui vient en définir la structure. Comme le mentionne J.-A. Miller[vii], c’est une violence sans phrase ; ce qui signifie qu’elle ne recèle pas un sens. Ce n’est pas un appel à l’Autre qui attend un déchiffrement. De ce fait, les adolescents ne peuvent pas dire de quoi il s’agit. C’est un réel auquel ils sont confrontés et à ce titre ils ne peuvent l’attraper par des signifiants. On aimerait pourtant qu’ils se justifient, qu’ils s’expliquent de ces moments de crise. Cependant ils ne peuvent pas plus en rendre compte après qu’avant. Mike tente une réponse et exprime après coup son incompréhension face à ce qui frappe dans sa tête. Il a soudainement besoin de sentir ses poings dans la douleur. Il aime avoir mal. Il aime sentir les murs, les carrelages, blesser ses mains, ses pieds, sa tête. Il ne remarque rien de ce qui peut susciter ces crises. Pas de cause, pas de mots. Pourtant son dire est clair, il donne l’indication d’une image de son corps d’une précarité telle qu’elle cherche à se rassembler sans cesse en se brisant sur les murs.

Toutes les interventions visant à donner du sens à cette violence en l’attribuant par exemple à la colère vis-à-vis d’un parent, ou de la tristesse suite à telle séparation, suscitent un regain de violence ou une indifférence absolue. Cette violence justement sans cause, est à distinguer d’un affect tel que la colère, ou la tristesse. La considérer comme telle passe à côté de la structure et participe à rater la rencontre avec le jeune en lui demandant d’exprimer des sentiments qu’il ne ressent pas. Ainsi, toutes interprétations, quelques soient leur finesse, ne peuvent venir entamer le réel dont il est question.

La violence de l’adolescent n’est pas un symptôme et n’est donc pas le résultat de la substitution d’une satisfaction pulsionnelle. Pour J.-A. Miller, la jouissance dont il s’agit est une pure satisfaction de la destruction. Elle se range du côté de thanatos. Il y voit la satisfaction de la pulsion de mort. Cette violence relève de la « jouissance du contre Un »[viii]. En cela elle s’oppose au Un de l’amour. C’est-à-dire qu’elle délie, défait, démembre. Il n’est pas rare de voir des services de pédopsychiatrie sans meuble, sans livre, sans un tableau au mur. C’est là le résultat de la pulsion, l’illustration de la satisfaction de la destruction, sans distinction de la valeur que ces objets peuvent avoir pour ces adolescents casseurs : télé, console, baby-foot…

Ainsi donc la jouissance de cette satisfaction pulsionnelle de la destruction est-elle au premier plan et affole ceux qui en sont témoins. De nombreux jeunes sont ainsi éconduits des murs de l’hôpital car les troubles du comportement ont aveuglé leurs interlocuteurs sur les signes d’une psychose naissante. Il s’agit bien souvent de jeunes dont la dissociation, le délire ou la persécution restent ténus, discrets, mais pourtant bien présents. C’est ce que laissent entendre Mike et Karl évoqués plus haut. Pour ce dernier, déscolarisé depuis déjà plusieurs années, le regard d’un autre, autant que sa voix, peut raisonner comme une insulte à ces oreilles. Il se met alors à insulter son voisin ou casser ce qu’il attrape sans qu’aucun son n’ait été entendu ! Un regard sonore en somme qui « l’intruse » et déclenche ses foudres. Entre les crises clastiques, qui seules animent son corps, il est très en retrait, apragmatique. Il refuse à peu près tout ce que lui est proposé. Rien ne l’intéresse, pas plus les filles que le sport. Même la console n’est pas un allié solide. Plus rien ne vient animer ce corps, hors cette violence sans circuit, sans médiation. Cette absence d’intérêt semble aller jusqu’à toucher au sentiment de la vie chez ce jeune garçon. Si, comme le dit J.-A. Miller, la pulsion de mort qui surgit dans la violence de ces adolescents est contraire à l’amour, elle est contraire aussi à la haine. Pourrait-on alors qualifier ces jeunes d’êtres dépassionnés ? La violence serait ce qui se présenterait à la place de tout affect possible.

Le silence des drogues

On peut supposer que certains des jeunes qui s’orientent vers la solution par les toxiques traitent un excès de passion insupportable. Ils le font par le mariage à cette sorte d’objet de substitution. Les adolescents violents seraient, quant à eux, leur exact opposé : aucune passion manifeste à traiter n’émerge. Aucun objet ne semble convoqué pour faire alliance. Si l’addiction, dans sa relation « excessive » à l’objet, laisse entrevoir la souffrance à étouffer, la violence masque souvent un vide de passions. C’est ce que donnent à voir ces jeunes que rien ne vient animer en dehors de ces quelques moments furtifs qui confirment encore d’avantage, si besoin était, leur désœuvrement. La pulsion de mort apparait ici à l’état brut : elle se passe d’artifices. Serait-ce là le secret du caractère parfois insupportable de ces sujets pour celui qui est chargé de les accompagner ? Et en effet, Miller rappelle-t-il que la plupart des analystes eux-mêmes ont refusé de prendre en compte et de travailler avec ce concept de Freud de pulsion de mort[ix]. Car il s’agit là véritablement d’un réel auquel ces adolescents sont confrontés. Et l’absence de passion dont ils témoignent peut légitiment bouleverser et même horrifier.

Une alternative par la douceur

La prise en charge des adolescents violents nécessite une extrême rigueur, et comme Miller l’a rappelé, de la douceur[x]. Cela exige de ne pas y aller frontalement. Une critique formulée au sujet de l’orientation lacanienne de la pratique à plusieurs présentée dans le film À ciel ouvert, taxait de laxiste cette prise en charge des enfants. C’est par crainte du même laxisme peut être, que parfois la demande même au sein de l’hôpital est bien trop idéale au regard de la maladie de l’enfant. C’est encore le même raisonnement qui voudrait imposer des méthodes d’apprentissage par le dressage aux enfants autistes. Impossible aujourd’hui donc, bien plus qu’hier, d’être inadapté aux attentes de la société. Pourtant l’orientation analytique lacanienne se soucie également d’une inscription de ces enfants dans le lien social, mais sans reculer face au réel tel qu’il se présente dans la rencontre.

 

[i] J. Lacan, 1968, « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres Ecrits, Paris, Seuil, 2001, P.362.

[ii] J.A. Miller, « En direction de l’adolescence », Interpréter l’enfant, Paris, Navarin Editeur, 2003, P.198.

[iii] J. Lacan, 1955-1956, Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Seuil, 1981, p. 110.

[iv] J. Lacan, « L’agressivité en psychanalyse », Ecrits, Seuil, 1966.

[v]  J.A. Miller, Clôture de la journée de l’institut de l’enfant, inédit, mars, 2017.

[vi] Ibid

[vii] Ibid

[viii] Ibid

[ix] J.A. Miller, « Les affects dans l’expérience analytique », La Cause du désir, n°93, août 2013, p.105.

[x] J.A. Miller, Clôture de la journée de l’institut de l’enfant, op.cit.

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