Pierre Sidon

– Je me sens partir dans mes idées. Contradictoires. Ça fuse ! Au sujet du travail : est-ce que je dois reprendre maintenant ? Cinq mois au CTR, je m’dis que j’suis comme un « planqué »…  

– C’est un mot fort ! Vous faites référence à l’armée ?

– Oui. Mais c’est vrai que je suis sévère. Pour tout : je veux tout faire, j’aide trop ici, je délègue pas assez…

– Alors pas étonnant que vous pensiez au travail…

– Mais moi je travaille dans un monde de requins.

– Pas comme partout ?

– Je sais pas. Vous croyez ? C’est bien que vous me le dîtes… Mais je me planque car tout le monde a su au boulot que j’étais tombé bien bas. Et puis c’est un petit milieu : tout le monde se connaît. J’ai honte, j’ai l’impression d’être dans un trou… J’ai pas le choix.

– Vous avez peut-être le choix quand-même…

– Oui, peut-être. Il faut que je fasse des démarches. Pôle emploi, formation, branches en rapport avec mon métier…

– Dans un lieu sans alcool ?

– C’est pas ça qui me fait peur.

– Oui ?

– C’est la compétition :  être le meilleur.

– Mais vous, vous devenez le pire.

– Oui, je tiens pas. J’ai l’impression qu’il faut que je prouve. Toujours.

– Oui. Vous êtes persuadé de ne pas être à la hauteur.

(Il marque un silence)

– Il y a quelque chose d’enfoui : une haine en moi. Des fois elle ressort et ça fausse tout.

– Oui ?

– Tout ce que je verrai autour de moi ça sera négatif… Par exemple : avec ma fille ce week-end : cette haine était partie et j’étais bien. Puis on est allés prendre un café. Un gars à la terrasse se roulait un joint, arrogant. Il parlait à tous. À un moment il a donné un coup de pied à un pigeon… Ça a fait sursauter ma fille. Au moment de partir il m’a demandé du feu. J’ai pris mon temps pour trouver mon feu devant lui … J’attendais, je faisais mine de fouiller dans mes poches – finalement c’est ma fille qui lui a donné. J’attendais qu’il me dise quoi que ce soit… J’avais envie de le défoncer.

– Mais en attendant c’est vous que vous défonciez !

– Oui.

– Il y a un rapport entre cette haine que vous ressentez et le fait que vous vous défonciez ?

– Oui. Le rapport il est évident… Je ne m’aime pas.

– C’est ça.

(Silence)

– En fait ça me fait bizarre de vous parler… Je comprends rien…

C’est pas grave. C’est très bien…

 

Jacques-ALain Miller rappelait, dans son « Prologue » aux Autres Écrits (p.7), que pour Lacan, son enseignement : « … l’effet qui se propage n’est pas de communication de la parole, mais de déplacement du discours. Freud, incompris, fût-ce de lui-même, d’avoir voulu se faire entendre, est moins servi par ses disciples que par cette propagation… » De même pour les effets de toute parole analytique : il n s’agit pas de se faire comprendre, il s’agit d’obtenir des déplacements de discours.

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