Compte rendu de la conversation clinique du 23 mai 2016 avec Gabriela Pazmiño-Iriarte et Andrés Borderias

Jose Altamirano

Elisabetta Milan commence en reprenant la citation de Lacan dans le texte de Gabriela Pazmiño Iriarte : « Le refus de la ségrégation est naturellement au principe du camp de concentration », ainsi que l’étymologie du terme « ségrégation » qui fait référence aux moutons qui se séparent d’un troupeau.

Gabriela signale le paradoxe concernant la question de la ségrégation, c’est-à-dire qu’à chaque fois que l’on imagine l’éliminer, on n’arrive qu’à produire une ségrégation renforcée. Gabriela remarque qu’un certain mode de séparation, que nous retrouvons dans les asiles, a une fonction importante dans la coexistence sociale. Il ne faut pas se précipiter à faire sortir un patient de sa situation d’exclusion si l’on ne sait pas quelle est la fonction de la ségrégation pour lui. En ce qui concerne la pratique institutionnelle, si l’on concentre notre intérêt sur l’activisme politique, on laisse tomber les questions proprement cliniques.

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Pierre Sidon remarque que le sujet se fait ségréger par son fantasme. Gabriela ajoute que l’exclusion est l’opération la plus secrète du sujet, et que parfois c’est une forme de stabilisation pour lui. L’exclusion qu’implique le fantasme n’exclut pas que les conditions du milieu social du patient ne soient pas aussi des conditions d’exclusion.

Les institutions dont la priorité est une approche collective, arrivent parfois à l’idéalisation d’un lien horizontal entre soignants et soignés. Dans ces conditions, ce qui revient à chaque fois, ce sont les problèmes de l’équipe soignante délaissant, de fait, la clinique du sujet.

Pierre souligne que parfois les effets de groupe peuvent être utiles pour aider les sujets qui ne supportent pas facilement la singularité. Il donne l’exemple des communautés des anonymes. Le soutien imaginaire peut alors avoir une fonction utile, mais il faut savoir qu’il s’agit d’une fonction imaginaire.

Gabriela souligne que tout discours est un semblant, il implique toujours une invention, y compris chez les sujets névrosés. Personne ne ségrègue personne : il s’agit d’un effet de transformation du discours du maitre. Dans l’ancien régime, le lien qui s’établissait entre maître et esclave était dominial mais pas ségrégatif. C’est avec le discours capitaliste que le lien social devient ségrégatif.

Le sujet peut choisir une forme de ségrégation qui implique une forme de lien à-partir de l’identification réciproque à un trait de jouissance, mais cela peut mener le sujet à rester très attaché à ce trait.

Dans la deuxième partie de la conversation, à-propos d’un cas clinique, présenté par Andrés Borderias, Mathilde Braun commence par poser une question sur la façon de travailler dans une institution qui n’était pas familière avec la subjectivité qu’implique l’approche psychanalytique. Andrés explique que c’était avec lui que la patiente a pu reconstruire son histoire car les autres soignants de l’institution n’avaient pas touché cette question.

Il remarque que le signifiant « compañero » avait un rapport avec des personnages importants de sa vie : notamment son compagnon et son père, mais aussi tous les camarades du quartier. Andrés remarque que la façon de consommer avait changé avec le traitement proposé au sein de l’institution (conversation avec un analyste et traitements médicaux). La consommation continuait, mais d’une façon plus régulée :

On passe ainsi d’une jouissance en tant qu’infinie à une jouissance comme « plus de jouir ».

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Andrés remarque que c’est après une atteinte à la fonction visuelle que la patiente a rencontré quelque chose d’insupportable pour elle : perdre la vision (castration dans le réel dont l’effet était l’état mélancolique) impliquait aussi perdre le regard du père dont elle s’appuyait dans son existence, et perdre aussi son appui sur la lecture et l’écriture.

Andrés souligne que les insultes de la mère de cette femme (« petite pute ») l’ont mis dans une position subjective d’objet déchet. La mère avait le même mépris envers le père. Cependant, la patiente pouvait rencontrer un certain appui sur l’écriture, qui était un trait d’identification au père dont la profession était le journalisme.

Andrés souligne que la méthadone n’était pas seulement un substitutif de l’héroïne mais une substance régulée par un Autre qui ne la maltraitait pas. Il y avait donc une possibilité de l’usage du transfert.

A partir des années 70-80, les spécialistes du réseau du traitement des addictions en Espagne étaient d’orientation comportementaliste. Ils ont exclu beaucoup de consommateurs de produits qui ne se soumettaient pas aux règles, qui transgressaient les protocoles, dans une visée punitive conforme à la logique de « surveiller et punir ». Cela n’était pas sans lien avec une alarmante augmentation des suicides. Andrés raconte qu’il a commencé à parler aux médecins du lien entre la coupure du traitement par méthadone et les actes suicidaires. Il a aussi pointé le danger de couper brusquement la consommation d’une substance sans rien savoir sur sa fonction.

Andrés souligne que ses interventions auprès de la patiente en question cherchaient au début á se décaler des protocoles, et à montrer son intérêt pour elle. Après, quand il a été question du suicide lent de la patiente, Andrés a pris une position plus ferme en mettant comme condition qu’elle suive ses traitements médicaux, notamment ceux concernant le risque de cécité, pour continuer les conversations avec lui. Il s’agit là d’un usage, nécessaire, du discours du maître, remarque Pierre Sidon.

Andrés finit par signaler que l’écriture n’a pas changé les postulats mélancoliques de la patiente ainsi que sa croyance indialectisable selon laquelle elle mourra à 50 ans. Andrés précise que pour cette femme, il n’a pas été possible de sortir du transfert au centre de soins. Celui-ci se trouvait dans son milieu social où elle rencontrait ses compagnons, c’est pour cela que la patiente n’a pas pu continuer le traitement au sein du cabinet d’Andrés, localisé dans un autre quartier de la ville. Pour elle, il était indispensable de rester dans les relations de camaraderie de son quartier.

Le transfert n’a pu avoir lieu au-delà mais a peut-être permis qu’elle reste en vie, le temps qu’il a été effectif.