Salle de consommation : une régulation de jouissance ?

Conversation Clinique et Addictions TyA – 15 février 2016

Aurélie Charpentier-Libert

Photos © Pierre Sidon

La première salle de consommation, dite à risque réduit, devrait enfin voir le jour très prochainement à Paris sur le site de l’hôpital de Lariboisière. Le Sénat, après de houleux débats, a autorisé son ouverture, demandée depuis plusieurs années par les associations travaillant au quotidien avec les toxicomanes.

Pourtant, la peur suscitée par la proximité avec la jouissance du toxicomane s’affiche  au premier plan des oppositions. Les partisans de ce dispositif soulignent quant à eux les effets de réduction de ségrégation sociale de cette population et de régulation de leur consommation. Ainsi, l’expérience de ces salles semble renverser le discours établi en affirmant qu’une  « soustraction de jouissance »[1] est possible.

C’est donc par le concept de Jouissance inventé par Lacan que s’offre à nous une possibilité de penser les contradictions posées par la clinique de la toxicomanie et d’éclairer en quoi elle vise tout un chacun.

En-deçà du symptôme

J.-A Miller définit l’addiction comme la racine du symptôme. « C’est le même, c’est-à-dire que précisément, cela ne s’additionne pas (…) C’est en ce sens que Lacan a pu dire qu’un symptôme c’est un et cætera »[2]. La jouissance qui fait le noyau du symptôme ne passe pas à la comptabilité, elle est hors système signifiant. Ce qui est valable pout tout un chacun se présente dénudé dans le symptôme de l’addiction. D’où la difficulté pour ces sujets de considérer leur addiction comme symptomatique.

La salle est proche de consultations médicales.

La salle d’injection de Genève : intégrée dans un lieu de consultations médicales © Pierre Sidon

Ceci constitue a priori un obstacle à la clinique des toxicomanes, car pour traiter un symptôme  il faut avant tout le repérer comme problématique, lui supposer un sens et que donc il suscite un discours adressé à l’autre. C’est-à-dire que le sujet doit en passer par la dialectique du désir. C’est bien ce qui constitue la particularité de la relation du toxicomane à sa jouissance. Accepter d’en passer par le langage nécessite de consentir à la perte, au manque et de tenter de faire avec le malentendu fondamental entre les sexes. C’est précisément ce que rejette le toxicomane en ne voulant faire qu’un avec sa drogue. C’est ce mode de jouissance solitaire qui donne alors toute leur place aux salles à risques réduits, afin de proposer une rupture d’avec l’isolement et par la même de situer dans l’espace public, et dans la politique, ceux qui s’en excluent. Bien entendu, cela ne va pas entrainer des demandes d’analyse en masse, toutefois, cela ouvre la possibilité de la contingence, de la bonne rencontre, à des sujets bien souvent en désinsertion.

Comme un oiseau sur la branche...

Comme un oiseau sur la branche…

Des lieux d’accueil de la jouissance

La création de ce dispositif s’insère dans le cadre de la nouvelle loi de santé et vise à réduire certains risques médicaux liés à la consommation de drogues dures par injection. En effet, ces salles ont pour visée d’accueillir, essentiellement, la population des toxicomanes injecteurs (ceux-ci viennent avec leur produit, la salle n’est pas un lieu de distribution). Ils sont alors accueillis par un personnel médical qui met à leur disposition du matériel stérile et reste présent en cas de d’overdose. Outre cette dimension technique et médicale, cette présence offre la possibilité d’une écoute et d’un échange qui propose de rompre avec le contexte habituel des injections : se cacher, que ce soit dans des toilettes publiques (comme en témoigne les centaines de seringues récupérées chaque jour en face de Lariboisière), ou chez soi, bref se cacher du regard des autres.

Un encadrement humain et soignant se substitue donc à l’exclusion, l’insalubrité et la dangerosité liées aux pratiques des toxicomanes. Dans les pays ayant du recul par rapport à un tel dispositif, on remarque une nette diminution de la contamination par le virus du SIDA et de l’hépatite B, de même qu’un fléchissement des chiffres de morts par overdose.

File active : 60... Seulement !

File active : 60 patients… Seulement.

Malgré cela, les critiques face à une telle création ont été vigoureuses, avec principalement la peur de voir une population de toxicomanes grandissante ainsi qu’un développement de la vente de produits illicites. Là encore, les conclusions des salles déjà en activité mettent en avant, outre une diminution des risques sanitaires évoqués, une diminution de la petite délinquance en limitant l’exclusion sociale des consommateurs.  De plus, elles soulignent que ce sont des « caractéristiques urbaines et le marché de la drogue qui attirent les consommateurs et non la prestation de réduction des risques »[3].

D’autres critiquent l’aspect illégal de ces salles d’injection. En effet, ce sont des lieux uniques, comme une enclave dans la loi, qui échappent aux poursuites pénales appliquées en cas de détention de produits toxiques illicites. Ainsi, ne serait-ce pas cette jouissance, une jouissance interdite, qui rend le débat si passionné ? En  prenant le partie de ne plus se confronter aux drogues dures par la prohibition uniquement, l’ouverture des salles de consommation agit à rebours des thérapies basées sur l’éducation du patient et autre éradication de symptôme, que prône la société. Ici, pas de jugement moral, ni de bonnes pratiques, il s’agit au contraire de donner une place à la jouissance, afin, comme le relève très justement Eric Laurent, de « réduire les dégâts, ce qui consonne avec la psychanalyse. »[4]. Il n’est donc pas question de s’attaquer de front à ce mode de jouissance, mais de l’accueillir.

Là où le toxicomane se caractérise par une jouissance solitaire, par laquelle il s’exclu, ces espaces permettent-ils alors de reprendre une place dans le lien social ? Autrement dit, ces salles permettent-elle effectivement « une soustraction de jouissance »?

Vu de la paillasse

L’injection diffuse de la jouissance

La toxicomanie, et plus précisément l’injection d’héroïne, présente avant tout ceci de singulier qu’elle met sur le devant de la scène le rapport de la jouissance à la mort. C’est ce qu’illustre Jaques-Alain Miller reprenant Lacan « (…) on ne reculerait pas forcément (face à la mort), notamment si est là en cause une jouissance qui va au-delà de la vie. C’est le critère proprement lacanien de la jouissance toxicomane comme pathologique »[5]. Plus que toutes autres addictions, l’injection d’héroïne donne à voir ce chemin, raccourci, vers la mort. En cela, elle se distingue des autres drogues. L’injection en effet, augmente les risques de manière globale, en particulier en s’injectant des substituts non prévus à cet usage.

La façon dont s’administre la drogue est une autre indication concernant la jouissance. Avaler un cachet, fumer, sniffer ou se piquer, renvoie à un contour particulier de l’objet. Ainsi, ce n’est pas la pulsion orale qui est ici en jeu, comme pour l’absorption per os. La jouissance obtenue par injection, renvoie à un objet qui n’est plus de la série des objets dits naturels. Cela pose la question de savoir quel bord se dessine dans la répétition de l’injection ? On peut supposer que l’échec de la jouissance phallique y apparait avec le plus de transparence, mettant au premier plan la jouissance diffuse qui est recherchée. L’usage de la drogue comme ce qui « rompt le mariage avec le petit pipi »[6] laisse entrevoir une sorte de court circuit pulsionnel. En effet, la pulsion semble ne faire aucun tour et c’est l’apparition d’une jouissance brute, l’Autre jouissance qui n’en passe ni par la dialectique du désir et de la demande, ni par le fantasme. Le non rapport sexuel n’impose plus sa marque au sujet toxicomane qui le rejette.

Le plus-de-jouir de ce dernier est alors particulier en ce qu’il ne reste de l’objet que son aspect le plus réel. J.- A. Miller à ce propos reprend ce que découvre Lacan dans Encore, lorsqu’il dit que la conception du partenaire « c’est ce qui fait de la sexualité un habillage du plus-de-jouir »[7]. Cela rend encore un peu plus singulière la jouissance du toxicomane. Le plus-de-jouir qu’il obtient à la particularité de na pas être recouvert par l’amour ou la sexualité  C’est ce qui fait de la toxicomanie un anti-amour : « La toxicomanie se passe du partenaire sexuel et se concentre, se voue au partenaire a-sexué du plus-de-jouir. Elle sacrifie l’imaginaire au Réel du plus-de-jouir »[8]. Le plus de jouir du toxicomane n’est plus celui qui nait des effets de la castration sur le corps parlant. La solitude, la place d’exclus des consommateurs d’héroïne illustre ce point. Leur partenaire ne parle pas, tout comme eux il ne se plaint pas.

On laisse son avis...

Ici, on laisse son avis…

Jouir sans Autre

Ainsi donc, aucune demande ne peut s’articuler, à l’exception de la demande du toxique. L’objet d’addiction de l’injection ne cause pas le désir, et donc le seul manque du sujet est le manque du produit. Son mode de jouissance se construit sans l’Autre. C’est ainsi que J.-A. Miller illustre la dimension autistique du symptôme par la toxicomanie : « c’est un mode de jouir où l’on se passe de l’Autre. La jouissance toxicomane est devenue de ce fait comme emblématique de l’autisme contemporain de la jouissance. »[9]. C’est précise-t-il, l’horrible solitude de la jouissance qui est alors dévoilée. Les toxicomanes sont donc seuls avec leurs drogues.

La nécessité de la répétition oblige tout de même à sortir brièvement de cet isolement, afin de se procurer le produit. Dans le meilleur des cas, c’est vers un médecin, qui prescrit les molécules de substitution à l’héroïne. Ces rendez-vous constituent des occasions de parler. Face à l’impératif de jouissance mortifère, ils peuvent constituer des occasions de rencontrer un partenaire autre. Les salles de consommation s’inscrivent à leur tour dans un parcours qui introduit des interlocuteurs là où la solitude prévaut. Un pas de plus est même franchi puisque c’est la proposition d’accueillir l’injection interdite là où elle requiert habituellement la soustraction au regard de l’autre.

Ainsi c’est en acceptant leur mode jouissance qu’une rencontre avec les toxicomanes peut avoir lieu. « Notre expérience nous rend confiant dans la possibilité que nous vérifions chaque jour, nous dit Pierre Sidon, d’un surgissement transférentiel malgré les solitudes forcenés que nous rencontrons. »[10]. C‘est la possibilité, même infime, de faire naître une contingence, et peut-être permettre qu’une plainte se déploie, c’est-à-dire qu’un symptôme s’écrive.

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Retrouvez le reportage photographique de la salle de consommation à moindre risque de Genève ici…

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[1] Feldman N., « Les lieux de la drogue », La Cause Du Désir, n°88, Paris, Navarin éditeur, 2014, p. 44.

[2] Miller J.-A, « Lire un symptôme », Mental, n°26, p.58.

[3] Première ligne, www.premièreligne;ch, 2004, 2015.

[4] Laurent É., « Le traitement des choix forcés de la pulsion », entretien avec Fernanda Otoni, Lacan Quotidien n° 204, mai 2012.

[5] Miller J.-A, « La théorie du partenaire », Quarto, n° 77, Agalma, 2002, p.17.

[6] Lacan J., Journées d’étude des cartels de l’école freudienne de Paris, séance de clôture, 1975.

[7] Miller J.-A, op.cit., p.14.

[8] Miller J.-A, op.cit., p.14.

[9] Miller J.-A, op.cit., p.16.

[10] Sidon. P, « Love addicts », La Cause Du Désir, n°88, Paris, Navarin éditeur, 2014, p.57.

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