Vincent Calais

Nous disposons de quelques références dans l’enseignement de Lacan relatives à la toxicomanie ou à la drogue en général ; elles portent notamment sur l’intoxication, sur l’expérience hallucinogène, ou encore, sur l’usage des toxiques, sur la drogue. De ces mentions à vrai dire peu nombreuses, nous retenons habituellement la plus récente, de 1975, où Lacan nous assène, dirai-je, une définition de la drogue lapidaire : « ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi ». Dans le fil d’un séminaire antérieur, « Le désir et son interprétation », on trouve une autre indication, cette fois précisément sur la toxicomanie. Je vous propose de nous y arrêter, avec précision.

Ce séminaire (1958-1959) a pour thème le désir. Lacan y abordera aussi très largement la question du fantasme, et le mathème qu’il en propose. La place prise ici par le fantasme s’explique : pour Lacan alors, c’est, au dernier terme, dans le fantasme, que le désir du sujet s’indique, se lit. Gardons à l’esprit que l’objet, l’objet du désir, reste à cette époque pour Lacan essentiellement imaginaire. Mais on assiste d’ailleurs, au fil du séminaire, à un élargissement vers un objet petit a saisi aussi comme réel.

Dans ses derniers chapitres, le séminaire articule fantasme et coupure, et se termine sur une opposition, clinique et conceptuelle, entre névrose et perversion : «dialectique du désir chez le névrosé» d’une part, «fonction du splitting dans la perversion» d’autre part. Splitting : clivage, refente de l’objet, qui va en quelque sorte se distribuer autour de deux identifications ; l’élément central dans la perversion restant nous dit Lacan, le phallus objet interne de la mère, auquel va s’identifier le sujet. Cette «identification toute spéciale à l’Autre», Lacan entend alors «l’avancer comme une structure», que nous retrouverons «dans la perversion en général, et spécialement dans l’homosexualité». C’est sur ce fond de structure, que l’on rencontre sur un mode très polymorphe dans l’expérience, que Lacan est amené à citer la toxicomanie, comme  forme périphérique, « intermédiaire entre la perversion et, disons la psychose… »

Faisons là une première remarque. Lacan nous parle de la toxicomanie. Le terme est au singulier ; il suppose donc une unité, un type clinique identifiable par exemple. De fait, il valide « la toxicomanie » en tant que forme, nosographique. Cela va-t-il de soi ? Nous pourrions par exemple y opposer l’autre occurrence (la seule, d’ailleurs) du signifiant « toxicomanie » qu’il nous donnera, en 1966. Matérialisons certains effets déversés par la science, propose- t-il alors, «sous la forme des divers produits qui vont des tranquilisants aux hallucinogènes. Cela complique singulièrement le problème de ce que l’on a jusque-là qualifié d’une manière purement policière de toxicomanie.» C’était là mettre en cause  cette terminologie, et plus, peut-être.

Autre remarque : la toxicomanie est ici présentée sur un plan structural, et c’est assez précis. Elle serait une des formes, voisine de la perversion, de la psychose aussi. Disons de prime abord que ce repérage est inhabituel ; dérangeant aussi, peut-être, pour être affine à la perversion. C’est aussi une indication qui bouscule une évidence commune aujourd’hui, celle qui nous fait tenir globalement les addictions pour des phénomènes bien entendu trans-cliniques.

Toxicomanies, addictions : les époques et les symptômes changent, et avec elles les dénominations et leurs superficies respectives. Reste que l’indication de Lacan, là, donne une autre perspective. Reprenons de plus près ce point de « structure » dans les perversions et l’homosexualité. A la différence du névrosé, aux prises avec la castration, soit la part de jouissance qu’il faut sacrifier, nous savons que le sujet pervers va opposer ici un démenti. Affronté au manque rencontré dans l’Autre, il oppose un « il l’a », plus exactement nous dit Lacan un « elle l’a », par quoi il maintient la mère phallique. Il précise qu’il s’agit là d’une identification symbolique primitive, qu’on notera I, idéal du moi ; s’y articulera la seconde identification, imaginaire : i(a), que le sujet ici trouve dans l’objet de son désir.  Reprenons ici avec les mots de Freud : « S’étant alors identifié à sa mère, il prend sa personne propre comme l’idéal à la ressemblance duquel il choisit ses nouveaux objets d’amour ». Dans la perversion, donc, le sujet est le phallus (car identifié à l’objet interne de la mère), et il a le phallus, sous les espèces de l’objet, son partenaire par exemple. À la division, spaltung signifiante, s’oppose ainsi le clivage de l’objet, instaurant « un double rapport du sujet à un objet divisé ». Citons ici, dans le séminaire XI de Lacan, Les 4 Concepts (p.168), cette définition concise de la structure de la perversion : « c’est à proprement parler un effet inverse du fantasme. C’est le sujet qui se détermine lui-même comme objet, dans sa rencontre avec la division de la subjectivité ». Identification spéciale et splitting forment donc cette structure qui admet de multiples formes. Nous suivons. Mais une difficulté se dresse quand, dans ce sillage, Lacan évoque des formes intermédiaires « entre la perversion et la psychose » . Est-on toujours dans ce champ organisé par ce point de structure ? On ne voit pas a priori la psychose, par exemple, articulée primitivement autour de l’identification à la mère phallique. Prenons cette difficulté comme une question, nous revenant : quid, au fait, entre psychose et perversion ? Quelle zone commune à ces deux négations, Verwerfung et Verleugnung, devant la castration , hormis la castration qu’il n’y a pas ?

Freud note que le rejet de la réalité dans le cas de l’Ichspaltung ressemble à celui de la psychose, aboutissant au même résultat. Mais il faut, dit-il, distinguer nettement in fine, le rejet, et ce qui reste seulement un déplacement, déplacement de valeur d’une certaine partie du corps. Dans ce passage sur le splitting, Lacan indique une autre piste. C’est qu’il faut déplier davantage cette identification primitive, à ce «elle l’a». La division de l’objet et l’articulation des deux identifications voilent en quelque sorte une première schize . « Chez l’homosexuel, il existe déjà dans le sujet une schize, dessinée entre  I, sa première accession identificatoire, symbolique, au rapport primordial à la mère, et ses premières Verwerfungen. » Se précise là cette identification symbolique, « primitive », « tout à fait spéciale », à l’Autre. Bref, elle n’est pas que symbolique : dans cette première accession à l’Autre, s’emporte autre chose, qui excède précisément le symbolique, et conduit Lacan à évoquer  ses « premières Verwerfungen », autrement dit : ses premiers éléments forclos.  Ce dont il s’agit, c’est  de « l’au-delà du personnage maternel, ou, plus exactement, l’intérieur de celui-ci, son cœur même. » C’est dire que cette identification primordiale met aussi en jeu du réel, l’être de jouissance. Ceci s’éclairera mieux, plus tard, quand Lacan situera le sujet pervers  à partir de ce quasi mathème : se faire l’instrument de la jouissance de l’Autre.

Lacan situe ainsi la structure perverse comme n’étant pas exempte de forclusion ; l’on saisit un peu mieux ce qu’il peut en être, effectivement, de formes intermédiaires, entre la perversion, et disons la psychose…, et l’intérêt d’une perspective continuiste. Formes intermédiaires. Notons tout de suite que la névrose n’y est pas convoquée ; elle est absente du propos. La question des psychoses, à l’opposé, rejoindra largement nos pratiques cliniques, notamment institutionnelles. Dès lors, qu’est-ce qui a pu conduire Lacan à mentionner la toxicomanie dans le sillage de la structure de la perversion , comme exemple de forme périphérique, intermédiaire ? Retracer  cette fonction du splitting, c’est rappeler ce point central : l’objet est un élément structural de la perversion. Et cette mince mention de Lacan vaut, à mon sens, d’abord comme une mise en  perspective, une invitation à interroger la toxicomanie d’abord à partir de l’objet, où se fixe sa pratique. Mode de jouir prêt-à-porter, sans support de fantasme, se passant apparemment de l’Autre, une toxicomanie ne se présente-t-elle pas un peu comme une sorte de perversion  désexualisée ? Comment décomposer ici l’objet ?

Prenons maintenant cette brève référence dans la diachronie, en la rapprochant par exemple de la définition de la drogue que Lacan  nous donne quinze ans plus tard .

« L’angoisse, c’est très précisément localisé … c’est le moment où le petit bonhomme s’aperçoit qu’il est marié avec sa queue. Je dis « affligé », c’est parce que j’ai parlé de mariage que je parle de ça ; tout ce qui permet d’échapper à ce mariage est évidemment bienvenu, d’où le succès de la drogue, par exemple ; il n’y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci : c’est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi. »

Nous sommes en 1975, dans la suite d’un certain mai 68 ; la drogue, scandale, a pris des dimensions de fléau. Lacan, psychanalyste, saisit la subjectivité de l’époque, et donne une définition retentissante de la drogue, articulée au sexuel. Elle est restée longtemps inexplorée.  L’angoisse, nous dit-il, est très précisément localisée ; elle affecte le sujet quand il s’aperçoit  « marié avec sa queue », ce dont il reste «affligé». La drogue, remarquons-le, en ressort tout aussi précise : c’est ce qui permet de rompre ce mariage. Freud, dans Malaise dans la Civilisation, nomme la drogue avec cette expression populaire : « Sorgenbrecher ». Brechen : briser, rompre… Les mots nous guident, de Freud à Lacan, pour une remarquable convergence sur ce qui est en jeu : rompre. Rompre avec Die Sorgue, le Souci, disons l’angoisse, inhérente à notre humaine condition. Lacan confirme, en y apportant cependant cette précision : c’est  parce qu’elle rompt le mariage avec le petit pipi que la drogue délivre de l’angoisse. Le petit pipi, le Wiwimacher du petit Hans, c’est le pénis mais pas seulement. C’est le pénis appelé à faire phallus, à supporter cette fonction de symbole, « ce qui évidemment est une complication, liée au fait du nœud, à l’existence, c’est le cas de le dire, du noeud. » La castration intervient là pour symboliser la part qu’il s’agit de perdre, et mettre les choses en ordre. Mais le dénommé complexe de castration peut faire défaut, et laisser son sujet aphligé, comme l’écrira Lacan . C’est là que la drogue est bienvenue, pour rompre ce mariage avec le phallus, avec l’effet d’en désangoisser le sujet.  Voilà l’une des faces de la jouissance de la drogue.

Cette rupture, rupture d’avec le régime phallique ne va néanmoins pas sans questions. S’agit-il d’un mode de la négation ? Faut-il plutôt la saisir comme un dénouage ? Nous écrirons pour le moment :       D  //  phi       ,  à quoi nous opposerons justement la castration, qui elle aussi délivre de l’angoisse, mais parce qu’elle opère un moins,  soit :      — phi. Rupture : cette robuste définition nous campe une drogue par quoi le sujet se démarie, et s’en sort non-concerné. Nous sommes donc, là aussi, orientés vers une forme intermédiaire, puisque nous ne pouvons écrire   PHI indice 0,  quand pourtant le phallus se trouve ici mis hors- sujet.

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