Mauricio Rugeles Schoonewolff

Le but ce texte est de problématiser la modalité d’une jouissance spécifique présente dans certains discours contemporains. Je souhaite aborder le lien entre jouissance, démocratie et singularité. Certains types de discours conçoivent la société à-partir d’une interprétation persécutrice qui témoigne d’une jouissance à connotation paranoïaque. Dans ce court texte, je voudrais discuter des formations paranoïaques qui peuvent être présentes dans le lien social. Bien que la paranoïa soit une classification clinique posée pour des sujets, nous pouvons parler du discours paranoïaque comme d’une formation discursive où l’on trouve une similarité avec les discours de nos patients ainsi que des conséquences analogues.

Avec Lacan, la distinction « individu-société » subit les conséquences du fait que nous étudions des structures du langage.

Ce texte aura trois parties, selon trois manières de considérer le lien social : la conception freudienne, telle qu’exposée dans Psychologie des foules et analyse du moi[1], l’approche de Jacques Lacan dans ses séminaires XVII[2] et XVIII[3], et le développement que Jacques-Alain Miller fait dans son texte « Le salut par les déchets »[4]. Je vais souligner comment dans chaque conception il y a une façon différente de concevoir la jouissance et la « paranoïa » dans le lien social. La question clinique que je voudrais poser dans ce texte porte sur la nature et les effets de l’identification comme question irrésolue : comment comprendre ce mécanisme, si « banal » et quotidien ? Comment est-ce que à partir de lui il y a des grands effets sur le social ?

Avec Freud

Dans Psychologie des foules Freud essaie d’expliquer et de trouver le lien entre la psychologie individuelle et la psychologie des groupes. Pour Freud, les deux « types » de psychologie ne sont pas étroitement liées, ils sont la même chose : déjà le complexe d’Œdipe pense les formations de l’inconscient au-delà de l’individu isolé. Freud démontre dans ce texte comment chez les humains il n’y a pas qu’un « instinct grégaire », mais une nécessité de, et un attachement à, un meneur : les humains seraient des « animaux de horde », et à partir de cette structure les groupes humains seraient formés.

Ce qui est important de remarquer en outre, c’est la discussion du « narcissisme des petites différences »[5] : Freud se pose la question de la haine et l’amour. S’il y a un amour envers le meneur du groupe et qu’il n’y a pas de haine vers les autres membres du groupe, où part la haine et l’agressivité des sujets ? La réponse de Freud est la suivante : l’agressivité part vers l’extérieur du groupe, vers ceux qui ressemblent le plus aux membres du groupe sans y appartenir ; c’est-à-dire vers des autres groupes.

« Des groupes ethniques étroitement apparentés se repoussent réciproquement, l’Allemand du Sud ne peut pas sentir l’Allemand du Nord, l’Anglais dit tout le mal possible de l’Écossais, l’Espagnol méprise le Portugais. Que les plus grandes différences aboutissent à une aversion difficile à surmonter, celle du Galois contre le Germain, de l’Aryen contre le Sémite, du blanc contre l’homme de couleur, cela a cessé de nous étonner ».[6]

Mais c’est très étonnant que cela soit normal : une des conséquences de la formation du groupe est de haïr ce qui n’est pas dans le groupe. Cela n’est pas exactement une « paranoïa » de groupe, mais elle explique l’agressivité entre des différents groupes. À partir d’une lecture lacanienne, nous pouvons voir qu’il s’agit des identifications du côté imaginaire, bien que ne pas seulement : se profile, en plus, le réel de la pulsion.

Avec Lacan

Pour Lacan, le lien social est théorisé à partir du Discours du Maître. Pour une explication plus détaillée de comment ce discours marche, je vous réfère au texte de mon collègue Luis Iriarte présenté la dernière fois. La remarque que je voudrais ajouter c’est que, dans la logique de la métaphore et du symbolique, Lacan place « l’objet petit a », ce qui signifie qu’il y a une place pour saisir la jouissance à-partir des mécanismes symboliques qui font le lien social. Le symbolique produit de la jouissance, et elle est présente dans tout lien social. Voilà ce qu’en dit Lacan dans le séminaire XVIII, en reprenant l’article de Freud :

« Ce qui, dans un discours, s’adresse à l’Autre comme un Tu, fait surgir l’identification à quelque chose qu’on peut appeler l’idole humaine. Si j’ai parlé la dernière fois du sang rouge comme étant le sang le plus vain à propulser contre le semblant, c’est bien parce qu’on ne saurait s’avancer pour renverser l’idole sans prendre sa place tout aussitôt après, on le sait, pour un certain type de martyrs. Dans tout discours qui fait appel au Tu, quelque chose provoque à une identification camouflée, secrète, qui n’est que celle à cet objet énigmatique qui peut n’être rien du tout, le tout petit plus-de-jouir d’Hitler, qui n’allait peut-être pas plus loin que sa moustache. Voilà qui a suffi à cristalliser des gens qui n’avaient rien de mystique, qui étaient tout ce qu’il y a de plus engagé dans le procès du discours du capitaliste, avec ce que cela comporte de mise en question du plus-de-jouir sous sa forme de plus-value. Il s’agissait de savoir si, à un certain niveau, on en aurait encore son petit bout, et c’est bien ça qui a suffi à provoquer cet effet d’identification. »[7]

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Cette discussion est très pertinente : alors, le meneur de la horde, maintenant un S1, en appelant l’autre à partir d’un Tu, cause une identification causée par la jouissance. Nous nous identifierions avec la jouissance de l’Autre et pas seulement avec son image ni avec un signifiant. Cela veut dire que les gens s’identifiaient avec la jouissance hitlérienne : sa « moustache », sa forme de jouir, était dans ce cas précis (bien que pas nécessairement dans tout cas) une jouissance paranoïaque. Et ce mécanisme a causé de lourdes conséquences sur l’histoire contemporaine. Dans d’autres termes, nous trouvons, dans la constitution des groupes, la jouissance. Et cette jouissance peut dériver dans une jouissance vers une agressivité vers l’autre, dans une construction symbolique paranoïaque. Il est très intéressant de lire que Hitler, pour Lacan, serait un martyr (il faudrait plus tard étudier la figure des martyrs chez Lacan) et que c’est adressé à ceux qui participent au discours du capitaliste, c’est-à-dire à tout le monde.

Avec Jacques-Alain Miller

C’est Jacques-Alain Miller, dans son texte « Le salut par les déchets », qui nomme directement la jouissance sociale comme paranoïaque. Son point de départ est penser la sublimation comme une socialisation de la jouissance, et alors pose la question : quel serait le lien entre le sujet et l’Autre, spécifiquement l’Autre comme « corps social », et quelle place a la jouissance, dans cette articulation ? Miller reprend l’affirmation de Lacan qui dit que la personnalité est comme telle paranoïaque, pour affirmer ceci :

« La paranoïa, celle dont je parle – paranoïa au sens étendu, si je puis dire « paranoïa tempérée » -, la paranoïa est consubstantielle au lien social. Elle est présente et active dès le stade du miroir, matrice de l’imaginaire. La moindre chaîne signifiante, le signifiant plus élémentaire, obscur oracle symbolique, véhicule cette paranoïa, et on peut dire que cette paranoïa motive aussi bien toute défense contre le réel. »[8]

De cette manière Miller résume les positions de Freud et Lacan sur la position de la jouissance dans le lien social : chez Freud, l’imaginaire et la jouissance, et chez Lacan le semblant et la jouissance. Selon lui, le noyau de ce mécanisme serait la paranoïa, la « paranoïa tempérée », ce qui n’est pas nécessairement présent chez Freud et Lacan. Cette paranoïa, selon Miller, stabilise : dire que l’Autre est méchant et veut jouir du sujet, structure son monde. Et, comme réponse à cette paranoïa, l’Autre social (le gouvernement, l’administration) répond en disant « je veux ton bien ».

Avec cela, Jacques-Alain Miller veut penser la place de la psychanalyse dans la société, la psychanalyse comme lien social. Il reprend la formule de Lacan, de dire que la cure psychanalytique serait une « paranoïa dirigée », et pense l’identification à-partir de cela. Ici il parle spécifiquement de la clinique de la désinsertion, et fait référence plutôt à des sujets psychotiques. La psychanalyse produirait une identification, mais ne pas une identification comme les autres : « Mais il ne s’agit pas seulement d’obtenir une identification signifiante du sujet, son inscription sous un signifiant-maître. Il s’agit d’une identification de jouissance au lieu de l’Autre, c’est-à-dire l’équivalent de ce que son fantasme procure au névrosé comme au pervers. Il s’agit de détacher de la jouissance une parcelle qui puisse faire objet, et d’abord l’objet d’une narration, d’un scénario – comme le scénario du fantasme […]. »[9] De cette manière, la production paranoïaque d’une identification tiendrait lieu, pour certains patients, de fonction stabilisante et leur permettrait un lien social. Alors, une partie de la jouissance serait « socialisée » en tenant lieu de fantasme.

Miller montre, avec cet exemple clinique, le paradoxe de la jouissance dans le lien social : d’un côté, elle est inévitable ; de l’autre, elle peut être stabilisante pour une certaine population. Cependant, n’y a-t-il pas des cas pour lesquels la position du psychanalyste serait d’aller contre la jouissance dans le lien, d’essayer de la contenir et de la limiter ? La question de la jouissance dans le lien social reste problématique.

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[1] Sigmund Freud, « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921), en Essais de psychanalyse, Payot, Paris, 2001.

[2] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVII : L’envers de la psychanalyse, Éditions du Seul, Paris, 1991.

[3] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVIII : D’un discours qui ne serait pas du semblant, Éditions du Seul, Paris, 2007.

[4] Jacques-Alain Miller, « Le salut par les déchets », Mental n° 24, avril 2010.

[5]Sigmund Freud, op.cit., p.182.

[6] Ibid., p.183.

[7] [7] Jacques Lacan, Le séminaire, livre XVIII : D’un discours qui ne serait pas du semblant, op.cit., p.29.

[8] Jacques-Alain Miller, op.cit., p.12.

[9] Ibid., pp.13-14.

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