« Je ne veux plus faire mon boulot, ça m’emmène vers le sans limite. J’ai postulé pour un truc que j’ai jamais fait, j’ai bien préparé mon CV, mais à l’arrivée on était quarante et j’ai attendu deux heures. J’étais démotivé. En plus le recruteur cochait des cases alors que j’avais fait une super lettre de motivation. Ils ont du voir que j’étais pas motivé. En fait j’étais en colère.
Mon enfance ? Correcte, sans plus. Jusqu’à six ans en tout cas, quand ma mère a fait une dépression après le départ de mon frère. Je n’ai appris que des années après qu’il s’était suicidé. Mon père s’est réfugié dans le boulot, on n’avait aucune communication et il donnait de l’argent à la place.
J’ai 12 ans d’écart avec mes deux aînés : une erreur, je suis une erreur. »

Sans aucune parole, sans l’accueil de l’Autre à la vie, il s’est sans cesse effondré par la consommation de drogues depuis trente ans. Et il a perdu tout ce qu’il avait gagné par son travail et plus encore : il est perclus de dettes. Car c’est l’Autre qui lui doit. Ainsi, il ne demande pas – on aurait dû lui donner ce travail qu’il avait condescendu à demander, sans le faire attendre – , il ne parle pas – jamais de suivi psy : il n’en n’a jamais éprouvé le besoin. L’Autre lui doit à l’infini car ce qui ne lui a pas été donné primitivement, c’est ce désir qui lui manque pour toujours. Par conséquent le manque, qui est l’effet du désir, lui a manqué et les drogues ont pu jouer le rôle de substitut à ce désir, insufflant artificiellement le battement du manque – la drogue est un traitement de substitution.
Il n’a jamais eu recours à des suivis psys et s’il parle depuis deux ans, c’est en groupe, aux Narcotiques Anonymes – en groupe, comme à l’adolescence. Le groupe peut tenir lieu ici de lieu d’identification imaginaire : ce sont des semblables, des compagnons d’infortune. Mais plus encore, tenir lieu d’Autre à qui l’on parle et dont le message vous revient à l’identique : seul Autre acceptable car mâtiné de semblable, Autre diminué, qui ne juge pas et à qui vous pouvez confier ce qu’il vous confie : la réalisation de ce destin funeste inscrit dans le mépris fondateur de votre existence.
Né sans désir, anonyme, perdu ; Anonyme retrouvé.

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