Compte-rendu de la Conversation « Clinique et addictions », du 9 mars 2015, avec Guy Trobas

Introduction par Jose Alberto Altamirano Valladares suivi de questions et propos choisis par Pierre Sidon

 Introduction

Guy Trobas a d’abord signalé la diffusion globale du terme addiction avant de distinguer trois types d’addiction selon le rapport entre du sujet à l’Autre: 1) addiction en tant que symptôme au sens freudien, 2) addiction en tant que fixation à la fixion du fantasme, et 3) addiction en tant que manifestation pulsionnelle réelle et acéphale, sans Autre et sans fantasme. Bien que toute addiction implique l’Autre car elle a une histoire, par contre en tant que « pratique » l’addiction peut s’en passer sans devenir pourtant objet comme dans le cas de l’acting-out. Il s’agit d’un acte où le sujet ne s’adresse pas à l’Autre, même si, après coup il peut ressentir de la honte, par exemple. C’est une « pratique » où le sujet rencontre un objet réel, une jouissance où les éléments symboliques ou imaginaires ne sont pas prépondérants. Guy Trobas rappelle que le fantasme est une réponse au désir de l’Autre qui suscite de l’angoisse, et cette angoisse, dont l’écriture est la même que celle du fantasme -mais sans le poinçon-. Si l’angoisse est ce qui pousse au comportement addictif, alors ce dernier peut bien venir au lieu du fantasme.

Guy Trobas a livré ensuite une distinction entre plus de jouir et manque à jouir. La production de l’objet a, le plus de jouir, est un effet de la perte de jouissance, c’est un effet de la métaphore paternelle. Par contre ce qui produit la « loi de fer » du marché (Lacan), c’est un effet de manque à jouir, un effet « insatiable » dont les objets ne sont pas passés par la castration et conduisent le sujet vers la frustration et le désespoir. Il produit un renforcement de la pulsion du fait de la diffusion globale des objets selon les lois du marché. Un exemple : le renforcement de la pulsion orale par le succès mondial de la sucette en plastique, ce qui n’est pas le cas de l’objet transitionnel de Winnicott qui est soutenu par une élaboration du sujet. Et encore un autre exemple : l’industrie pornographique !

 

Propos introductifs et questions à Guy Trobas 

Pierre Sidon : Il s’agit ce soir d’un exposé original que Guy Trobas nous présente, un travail qu’il a spécialement préparé pour nous et qu’il a construit comme un entrelacs de propos théoriques et cliniques sur l’addiction. Une sorte de sandwich, ce qui ne manque pas de sel dans le cas présent. Il s’agit en particulier d’examiner les modalités de ce comportement dans les variantes du rapport du sujet, à l’Autre.

Guy commence par présenter quelques réflexions :

– Intuitivement, le concept d’addiction s’entend, dans une perspective freudienne et fait de la toxicomanie un cas particulier d’un phénomène général,

– Cette intuition parle à chacun,

– Ce concept aurait les mêmes attraits auprès de tout un chacun que celui, tout aussi compréhensible, de trauma,

– Les deux concepts ont une portée d’allure universelle : tout le monde peut se reconnaître addict, tout le monde peut se reconnaître traumatisé. D’où des vertus déségrégatives,

– Plus précisément, l’addiction comme phénomène, peut se rapporter par exemple à un concept psychanalytique : la fixation, pulsionnelle. Mais la psychanalyse permet là de distinguer deux modalités selon que la pulsion est liée ou pas à des représentations. Si ce n’est pas le cas, l’addiction ne se présente alors pas dans le registre du sens. La notion de fantasme permet aussi d’aborder intuitivement l’idée d’addiction étant donnée qu’elle précise les modalités de ladite fixité,

– Par conséquent, l’universalité du concept d’addiction lui ôte, en contre partie, beaucoup de son intérêt puisqu’elle n’attrape pas les différences qui la sous-tendent.

L’exemple clinique qui vient illustrer le propos de Guy Trobas présenterait deux « conduites addictives », – l’expression est de l’auteur. La première concerne sa vie amoureuse puisqu’elle implique que le sujet amoureux soit méprisé, rejeté.

Première question dès lors : de quelle addiction peut-on donc parler ici ? Ce fait illustre en tout cas, selon Guy Trobas, le fait que l’on puisse parler d’addictions là où le fantasme règle le rapport du sujet à l’Autre. Là, dans ces cas, la pratique analytique (sous sa forme classique) serait possible.

Puis Guy Trobas évoque a contrario des cas où l’amour est absent et ne permet pas une modalité de lien social réglée par le fantasme. Cela peut aller jusqu’à la rupture avec l’Autre. Guy Trobas essaiera sûrement de nous expliquer ce que veut dire lien, ou pas, à l’Autre. Je crois que c’est essentiel pour introduire et bien comprendre les modalités d’addiction qu’il tente de définir ici.

C’est alors que Guy Trobas introduit, dans la clinique, la modernité : la présence des objets de consommation. Là nous aurons besoin d’un développement et d’une explication de texte car c’est subtil :

– Il y a d’abord la distinction objets en toc et objets effets de la castration,

– Il y a aussi l’idée de maintien de la frustration par le marché et de cercle vicieux de l’angoisse de castration,

– Il y a l’idée de renforcement de la pulsion, de dressage par les objets.

Autant de pistes très intéressantes à expliciter pour nous.

Selon Guy Trobas, ces conditions nouvelles de la société déterminent des effets qui ne peuvent être absorbés par la structure classique du fantasme. Par conséquent :

– Est-ce à dire que le marché nous laisse sans défense face aux « plus-de-jouir en toc », comme si nous étions tous, sans le secours du fantasme pour cadrer la réalité ? Autrement dit, sommes-nous tous, comme « ledit schizophrène » de Lacan : « sans le secours d’aucun discours établi » ?

– Dans cette perspective comment comprendre la phrase : « pourquoi ne pas avancer que dans cette logique de l’addiction et dans son caractère structurel, même si ses effets cliniques ne sont pas extrêmes, la dite  addiction est aussi une addiction à une séquence qui inclut l’angoisse et la jouissance puissante de son soulagement ponctuel » ?

Puis nous passerons à la discussion du cas clinique.

 

Propos choisis

Addiction et trauma : je les ai rapprochés sur le plan de la dégradation du signifiant. Lacan le signale : les signifiants circulent et s’usent. Freud avait repêché le trauma dans un coin de la clinique allemande. Le trauma s’est galvaudé. L’addiction c’est pareil : la circulation de ce signifiant est impressionnante. Ce n’est pas un rapproché conceptuel.

L’addiction concept continuiste ? C’est en tout cas une notion transclinique donc imprécise, ce pourquoi je lui refuse sa valeur de dénotation conceptuelle qui demande beaucoup de rigueur. J’ai donc distingué trois types d’addiction. Je n’ai donné que deux exemples. Je vais me rattraper. Trois types suivant le type de rapport ou de non rapport à l’Autre du sujet :

Premier type : c’est l’addiction comme symptôme au sens freudien i.e. un bricolage d’une jouissance et de l’Autre du signifiant : l’Autre symbolique, l’Autre des chaînes signifiantes. Meilleur exemple en la matière : la toux chez Dora.

Un cas m’est revenu, cas courant : celui d’une femme alcoolique. Le symptôme a été levé, classiquement, à-partir du moment où un signifiant ou deux ont vu leur signifié refoulé éclairci dans le rapport à l’impuissance du père qui, dans le discours de la mère, était liée à l’alcoolisme du père. Elle était alcoolique par le biais d’une identification, non pas imaginaire, mais précise : à un certain nombre de signifiants qui signifiaient l’impuissance sexuelle – mais pas seulement – du père. L’alcoolisme de cette femme s’est alors arrêté. Ce n’est pas rare. Il est fréquent d’ailleurs que des femmes alcooliques aient eu un père alcoolique.

Autre exemple : la femme d’un père alcoolique, n’ayant jamais bu une goutte d’alcool mais ayant une passion : faire boire les autres. C’est une addiction fabriquée sur le mode symptomatique. Quand Jacques-Alain Miller dit que l’addiction c’est la racine du symptôme, c’est patent. Même si il donne à ce mot plus de portée. Là, le concept opératoire, c’est la fixation.

Le deuxième type d’addiction c’est ce que j’ai voulu cerner en termes d’addiction – celle de tous autant que nous sommes – à notre fantasme. Lacan joue avec l’écriture du terme fiction entre fiction au scenario et « fixion » au fantasme. Le sujet du cas que je présente a un type clinique d’addiction à son fantasme.

qui évoque le fantasme « un enfant est battu ». À ceci près qu’il n’arrive pas jusqu’au troisième temps du fantasme « on bat un enfant » – temps conscient : on bat des enfants et ça fait jouir le sujet. Le 2ème temps c’est : « je suis battu par le père », fantasme inconscient selon Freud. C’est un sujet névrosé, obsessionnel en l’occurrence, chez qui ce fantasme est devenu conscient. Or le fantasme c’est encore un rapport au grand Autre – dès le Séminaire VI, puis développé ensuite notamment dans le X. C’est le noyau dur de la réponse du sujet à l’Autre comme désirant. Ce n’est pas comme dans le premier type un rapport à l’Autre du signifiant mais il s’agit là de la défense, de la construction par rapport au désir de l’Autre, l’Autre qui justement contient l’objet a, qui lui par contre n’est pas « attrapable » par le signifiant. L’Autre avec du désir qui interpelle le sujet sur son propre désir, sur la racine même de son désir, sur son propre objet a. D’où l’angoisse, l’affect chez le sujet que suscite le désir de l’Autre. L’addiction de ce deuxième type fait intervenir l’Autre sous les espèces de la réponse du fantasme à l’interpellation du désir par l’intervention de ce grand Autre, d’ailleurs barré.

J’ai essayé de développer l’idée d’un troisième type d’addiction : sans l’Autre : ni celui du signifiant, ni désirant. Toute addiction a une histoire, donc par principe implique le grand Autre dans l’histoire du sujet. Mais dans la pratique addictive il y a des sujets dont on peut dire que la pratique en question, dans sa structure, n’implique pas l’Autre. On le voit en particulier dans l’addiction à l’héroïne.

Stéphanie Lavigne : À la lecture du terme de « fixation » m’est revenue la parole d’un patient toxicomane qui emploie : « je ne suis pas fixé ». Il n’a pas d’attache. Alors que sous son fix d’héroïne il pouvait trouver une quelque part, travailler, et gagner même très bien sa vie. Avec la méthadone, il s’est d’ailleurs accroché uniquement au métier de taxi…

Guy Trobas : La phénoménologie de la chose évoque la manifestation de la pulsion sans l’élaboration de l’objet par le fantasme. Car l’objet électif de la pulsion, qu’il choisit, – il y a toujours un objet prévalent dit Freud, en cela repris par Lacan, – va être repris dans le fantasme qui, comme le disait Jacques-Alain Miller il y a longtemps, est un dispositif imaginaire qui sert au sujet à tirer du plaisir à-partir de la jouissance. Lacan parle de la pulsion acéphale : la tête est coupée, il y a le corps seulement, corps comme somnambule ici.

Aurélie Charpentier-Libert : Comme l’évoque Lacan dans le Séminaire XI, on entend ici le « se faire voir ». L’objet regard semble très présent.

Guy Trobas : C’est plutôt la jouissance à nu, sans élaboration.

Pierre Sidon : Même pas dans le registre de « se cacher » ?

Guy Trobas : il y a souvent une dimension agressive dans ces addictions : que l’Autre aille « se faire foutre ». Il y a irascibilité dès que l’Autre, ne serait-ce qu’allusivement, s’en prend à son objet addictif. L’Autre n’est pas complètement absent avec la honte, le regard… mais l’essence de l’acte implique une éjection de l’Autre. Le sujet rencontre directement l’objet, sans le signifiant, sans le fantasme.

Luis Iriarte Pérez : On serait tenté de faire une correspondance : 1er type : symbolique, 2ème type : imaginaire, 3ème type : réel.

Guy Trobas : Oui, pourquoi pas, même s’il y a des trois registres dans chaque type.

Richard Bonneau : (à propos du patient en question) : il est moderne : on parlait jadis de polytoxicomanes, là il y a plusieurs addictions. Est-ce qu’il est no – sex ?

Guy Trobas: Il se défile, oui, en quelque sorte.

Fabian Fajnwaks : Mais est-ce qu’il ne complète pas l’Autre dans le réel ? C’est-à-dire pas comme l’obsessionnel – qui répond à la demande. Là est-ce qu’il ne bouche pas le vide et alors la contrepartie de ça c’est l’amour : être aimé. Ça remplit comme deux volets de la même scène, comme la dimension sadique qui vient activer la pulsion, à l’envers de la pulsion masochique. Il serait alors objet ; sans qu’aucun objet ne puisse se détacher dans l’opération de séparation avec l’Autre. Il en serait encore dans l’aliénation séparation et la haine que cela suscite chez lui.

Guy Trobas : il ne se fait que sadiser… Il est névrosé. La séparation s’est opérée mais il a une fixation à son aliénation. Je considère en effet que, dans ces registres de l’addiction, ce qui monte à la surface c’est que l’acte addictif est à prendre comme une séquence dans laquelle il faut toujours inclure l’angoisse : c’est l’angoisse, c’est le manque addictif qui est du registre de l’angoisse qui pousse à la pratique addictive qui génère à nouveau de l’angoisse. Dans le Séminaire X, l’angoisse a la même structure que le fantasme : S barré poinçon a. À ceci près que le poinçon n’est pas le même. Si l’on suit Lacan, en effet on a le sujet et l’objet a. Il me semble que dans l’addiction du troisième type, la question qui se pose est, qu’en effet, comment préciser la modification de ce poinçon pour rendre compte de l’addiction comme : ce qui vient à la place du fantasme : un rapport à l’objet de la pulsion, a, qui n’est pas constitué selon la logique du fantasme : conjonction – disjonction du sujet et de l’objet.

Le corps du plus de jouir et la loi de fer : ce n’est pas le corps du manque à jouir. Lacan : introduit dans Radiophonie la notion de manque à jouir par rapport à la loi du capital : qu’il baptise loi de fer (attribuée à Ricardo, économiste) ou d’airain avant (d’autres économistes se disputent d’ailleurs la paternité de cette allégorie). Cette loi c’est autre chose que de parler de la loi du père, toujours inconsistante, qui nécessite de rajouter sans cesse des lois. Ces lois de fer ou d’airain c’est plus fort. Ce que Lacan indique dans l’Envers c’est que cette production du a est un effet : un effet de perte. Par rapport à une jouissance mythique, absolue, et aussi par rapport à un sujet S de la jouissance. Perte car entre S1 et S2 il y a la métaphore paternelle et la castration. Plus tard c’est les Noms du Père (dans Ou pire) et ça peut même être l’objet a. Cet opérateur, ordonne, prohibe, interdit… la jouissance. Et en même temps il classe les semblants. Résultat : il y a un reste de jouissance par rapport à cette perte J, qui n’existe plus que comme mythique, que dans l’après-coup de cette perte.

Dans Radiophonie, contemporain de l’Envers de la psychanalyse, Lacan dit que ce qu’il veut produire, c’est du manque à jouir. Ce manque à jouir c’est le manque à jouir de la consommation, d’une consommation insatiable. Ca n’est pas un effet de perte, quant à lui : car la loi de fer du capitaliste vient bannir tous les Noms-du-père que vous voulez. Et le Nom-du-père fait un retour pas piqué des hannetons.

Une loi produit un phénomène positif : la consommation, par effet de la production. Ce sont des faux plus-de-jouir car leur mode de production n’est pas par la loi du père, mais la loi de fer ou d’airain, qui évite la castration. Et pousse à la jouissance, ce que Freud avait vu pour deux toxicomanies : le tabac. cf. Les trois essais quant au suçotement : ce qui doit être refoulé, l’échec du refoulement dans les cas d’alcoolisme et de tabagisme quand il y a un renforcement de la pulsion. cf. aussi mon article : « Le dressage de la pulsion » dans La Lettre Mensuelle : le marché opère ce dressage de la pulsion avec la sucette en plastique jusqu’à nos usages actuels : des enfants de six ans avec la totoche, on en voit partout : il y a des colliers avec les sucettes, le doudou, les personnages sur les sucettes… La question c’est : comment les parents pris dans la logique du marché et la logique médicale… (la sucette plus hygiénique que le pouce et capable de ne pas déformer, soi-disant, le palais)… Ça vient se substituer à l’objet transitionnel winnicottien qui est choisi par le sujet. On enfile la sucette alors qu’il la rejette (c’est pourtant un réflexe que le nourrisson rejette tout autre objet que le sein ou le doigt d’un adulte). C’est le début du nouveau dressage de l’oralité à des fins de marché. Et pareil pour les écrans : chupete electrónico en Amérique du sud. Il y a aux USA des publicités pour des enfants de six mois !

Les objets plus de jouir en toc sont du registre de la castration, non pas symbolique, mais imaginaire et donc de la frustration i.e. : pas du registre du phallus imaginaire de l’Autre : l’Autre ne veut pas lui donner ce pour quoi être le phallus de l’Autre : un objet réel, quelconque, n’importe quel objet peut devenir l’enjeu de sa place phallique de phallus imaginaire de l’Autre ; d’où les caprices. D’où les scènes familiales qui finissent en explosion clastique de l’enfant au dernier degré du désespoir de la hliflosigkeit. Puis tout va bien à nouveau. Lacan dit que la frustration doit conduire à la castration symbolique, que la frustration est toujours momentanée, fugace. Le marché veut procéder autrement : une frustration entretenue.

Stéphanie Lavigne : Alors on peut dire, à propos du sexe, qu’un objet non créé par le marché, l’activité sexuelle, est rentré dans la loi de fer du marché.

Guy Trobas : Oui : c’est cela la pornographie.

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