Compte-rendu de la 3e conversation : clinique et addiction du 5 mai 2014, par Stéphanie Lavigne et Aurélie Charpentier-Libert

Cette 3ème conversation avait pour thème l’argent dans ses rapports à l’addiction. Mauricio Rugeles et Elisabetta Milan-Fournier nous ont donc présenté 5 textes avec une partie théorique et une partie clinique :

 

Elisabetta Milan-Fournier :

Peut-on « thérapier » son rapport à l’argent, expérience d’une pratique institutionnelle d’un atelier thérapeutique.

– Teresa, vignette clinique (non publiée sur le site pour des raisons de confidentialité).

Steaks, stocks… … What difference ?, une dialectique sur deux films (Le loup de wall street de Scorsese et Wall Street d’Oliver Stone).

Mauricio Rugeles Schoonewolff :

Addicted to money, un trater addict à l’argent ou à la pratique du trading ?

Capitalisme, addictions : en sortir au un par un, l’argent de Freud à Lacan.

 

Après une brève présentation des textes, Pierre Sidon souligne les particularités du travail des psychanalystes en institution face à la psychanalyse pure. Deux modalités de transfert : un transfert pur dans une pratique en cabinet, et un transfert multiple via l’institution d’une part et la pratique de groupe d’autre part. Mais ce transfert non pur implique-t-il une pratique sans analyste ?

La conversation autour de la pratique d’Elisabetta Milan-Fournier via un groupe thérapeutique sur l’argent, nous a montré que le désir de l’analyste peut être présent dans ce type de pratique : Elisabetta a extrait des faits de discours propres à chaque patient au sein de l’atelier argent, permettant d’épingler le un par un. Ce qui est bel et bien le matériel du travail d’analyste. La discussion souligne les incidences qu’il peut y avoir dans le fait de déposer une parole dans une institution. En effet, celle-ci doit répondre à un fonctionnement organisé autour d’une économie particulière, d’une direction, etc…

Mais pourquoi un atelier et pourquoi l’argent ?

À l’origine, il y a la demande de l’institution, « il faut des ateliers thérapeutiques ». Elisabetta se souvient avoir été surprise de l’appellation « thérapeutique », se demandant qu’était devenu le « psycho », titre au nom duquel elle a pourtant était recrutée. Cette réflexion conduit Pierre Sidon à se demander si l’élision du « psy » n’est pas là pour laisser place au redressement du comportement et de la boîte noire au principe du comportementalisme.

Mais face à cette demande, il y a le désir analytique et Elisabetta a su concilier ce qui, a priori, s’oppose en mettant en question le discours ambiant. Ainsi, face aux difficultés des résidents dans leur rapport à l’argent et face à l’échec des tentatives de correction (retrait des cartes bleues ou remplissage de feuilles de budget), un atelier argent a été proposé. La particularité de cet atelier a été pointée au cours des échanges comme une pratique individuelle au sein du groupe.

En effet, l’interprétation passe par le groupe, mais l’orientation qui est donnée s’attache à extraire la différence chez chaque sujet, de trouver contraire ce que les patients ont en commun. Ici est pointée la différence de chacun. Elisabetta explique que l’atelier fonctionnait en deux temps : évoquer les problèmes quotidiens de chacun dans un premier temps, puis terminer par des thèmes plus généraux. Le cas de Teresa illustre ces propos.

Le cas de Teresa

Ce cas a été discuté et il nous a permis de relever la pratique d’équilibriste d’Elisabetta. En effet, pour cette femme, et pour le groupe, il était important que tout ne soit pas dit. Pierre Sidon demande à Elisabetta comment elle tient cette pratique sur le fil puisque d’un côté elle est attentive à ce que dit chacun et d’un autre elle veille à ce qu’il n’en dise pas trop. Celle-ci répond qu’elle tient à relever ce qui est différent dans la parole de chaque participant, à l’encontre du discours institutionnel qui tend à retrouver un trait général chez « les toxicomanes ». Ce qui opère réside dans l’attention à la singularité de la parole autour de la question de l’argent, en voilant le reste du discours.

Aurélie Charpentier-Libert relève qu’une fois encore on constate, qu’à la différence de la psychanalyse en cabinet, Elisabetta n’écoute pas tout de façon également attentive mais donne toute son attention à ce qui est resserré sur la question de l’argent. C’est ainsi qu’elle donne la parole à Teresa, en la restreignant, lui permettant par là-même de se sentir enfin entendue.

Pierre Sidon remarque aussi que dans le groupe il ne s’agit donc pas de tout dire, contrairement à ce que la pratique analytique commande, mais d’orienter la parole, alors est-ce de la suggestion ? Elisabetta répond que les entretiens ont été réalisés en individuel, permettant de reprendre certaines paroles de Teresa. En partant de l’énoncé « j’ai des problèmes d’argent », quelque chose de singulier a pu être isolé pour cette femme.

Là où le discours du maître proposait une comptabilité afin de supprimer les problèmes d’argent, Elisabetta utilise la praxis de la lettre. Teresa, femme entre deux âges, poly-toxicomane, avait substitué ses dépenses d’argent, via les vêtements, à sa consommation de drogue. L’isolation de certains de ses énoncés nous a permis de pointer comment l’achat de vêtements échoue à habiller son corps. En effet, Teresa se retrouve toujours nue devant l’autre. Dans ce cas, nous sommes d’avantage du côté d’un vidage de la bourse que dans une pratique d’achat d’objets. A ce titre, la drogue et l’argent formeraient pour Teresa une métonymie.

Stéphanie Lavigne conclut la discussion en insistant sur le désir d’Elisabetta qui est parvenu à frayer son chemin malgré les contraintes posées par l’institution.

Capitalisme, addictions : en sortir au un par un, l’argent de Freud à Lacan.

La deuxième partie de la soirée est consacrée au texte de Mauricio. Ce dernier reprend la théorisation de Freud sur l’argent comme objet anal : les fèces avec lesquelles l’enfant joue avant de les offrir comme cadeau à ses parents. Une précision est apportée au texte quand aux deux temps chez Freud :

1er temps : fèces-pénis-enfant

2ème temps : fèces-cadeau-argent.

Nous nous arrêtons sur la deuxième partie du texte concernant Lacan comme lecteur de Marx. Ce qui a intéressé Mauricio, c’est de mettre en parallèle le rapport étroit entre le discours capitaliste décrit par Lacan et l’addiction. Ainsi, Lacan s’intéresse-t-il à la place du sujet dans les circuits de l’argent et c’est par ce biais qu’il va chercher Marx sur cette question : quelle est la place du sujet dans l’économie capitaliste ?

Dans le discours capitaliste, le sujet disparait au profit d’un individu réduit à ce qu’il vaut comme marchandise. Dans « La troisième », conférence de Lacan citée dans son texte, Mauricio extrait une phrase de Lacan : « Il n’y a qu’un symptôme social : chaque individu est réellement un prolétaire, c’est-à-dire n’a nul discours de quoi faire lien social (…) ». Pour Pierre Sidon, l’utilisation du signifiant individu par Lacan, au lieu de sujet, est loin d’être un hasard, pour lui ce mot est choisi afin de nous indiquer la part de réel : « l’individu c’est à dire le réel » : est-ce que, lorsque que le sujet n’est plus, reste l’individu comme marchandise ?

Lors de la discussion, nous tentons de mettre en série deux situations où les dépenses d’argent chez les patients addicts ont posé problème. Dans le cas de Teresa, les achats de vêtements sont une tentative ratée d’habiller son corps. Concernant Monsieur X (un patient hébergé) tout son argent est utilisé dans l’achat de café à l’extérieur de l’institution, c’est une consommation sans limite. Les achats de vêtements ou de café, sont-ils une tentative de récupérer une jouissance perdue ? Nous questionnons par là le statut de l’objet et de la dépense dans la toxicomanie.      Pierre Sidon rappelle à ce sujet le texte d’Eric Laurent[1] qui démontre que l’objet n’est pas si important. Ce qui compte peut-être c’est le vidage, vidage qui peut passer par l’argent même lorsque la drogue n’est plus présente pour le sujet. Alors l’objet n’est-il pas accessoire ?

Nous revenons au discours capitaliste, qui selon Mauricio, crée une société addictogène. Mais y-a-t-il une possibilité d’en sortir ? Peut-être en s’appuyant sur une phrase du Dr Lacan : « Plus on est de saints, plus on rit, c’est mon principe, voire la sortie du discours du capitaliste, – ce qui ne constituera pas un progrès, si c’est seulement pour certains » (cf. : « Télévision », Lacan, Autres Écrits). La « sortie » de l’addiction entraînerait donc le rire, mais le rire chez Lacan n’est-il pas à différencier du mot d’esprit ? En effet, dans sons séminaire R.S.I Lacan les différencie très clairement : Le mot d’esprit est du côté d’une formation de l’inconscient, alors que le rire est toujours triste. Le pari serait alors de faire passer du rire au witz. Si la société a sa « part d’addictogène », nous pensons que la seule sortie possible consiste à redonner une place à l’inconscient donc à la parole du sujet.

 

[1] LAURENT. E. « Trois remarques sur la toxicomanie », Quarto, n°42, 1999, pp.32-34

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