Coralie Haslé

Il y a un an et demi paraissait un article prétendant avoir prouvé que le cannabis était neurotoxique – enfin ! Tout le monde, médias et politiques publiques les premiers, reprend en chœur cette découverte capitale, et conclut, comme les auteurs de l’étude, qu’il faut impérativement le dire aux adolescents dans nos actions de prévention. Et les adolescents eux-mêmes de nous en parler en consultation comme la chose qui les inquiète le plus concernant leur consommation de cannabis : que ça tue les neurones. Intrigués, intéressés, nous nous procurons l’article en question. Nous constatons qu’il est très difficile d’accès, même pour un anglophone, car la méthodologie, le traitement statistique et la présentation des résultats sont anormalement alambiqués (façon poétique de le dire !). Plusieurs jours nous seront nécessaires, à deux, une psychologue et un médecin, pour l’analyser complètement. Et paragraphe par paragraphe grandissait notre incompréhension : nous ne retrouvions rien, ou presque, de leurs conclusions dans les résultats présentés. Il nous aura fallu arriver au dernier paragraphe pour que tout cela prenne son sens : je traduis et je cite « la prévention devrait se concentrer à délivrer le message selon lequel l’usage de cannabis à l’adolescence peut avoir des effets nocifs sur le fonctionnement neuropsychologique, tenter de retarder le début des consommations au moins jusqu’à l’âge adulte et encourager l’arrêt du cannabis en particulier pour ceux qui ont commencé à l’adolescence ». Nous y sommes ! Cette étude qui devait parer toutes les limites méthodologiques des précédentes avait pour but de légitimer définitivement un discours de la prévention-terreur : faire peur pour prévenir.

Au départ, cette étude paraissait prometteuse pour qui s’intéresse aux recherches scientifiques parce que contrairement à l’immense majorité des études en psychologie, elle présente une très forte cohorte (1037 individus) et qu’elle est longitudinale, c’est-à-dire que chaque individu est suivi par des chercheurs depuis ses 3 ans et a aujourd’hui 35 ans. Le but était de confirmer ce que les études sur le rat auraient déjà péniblement démontré, à savoir que le cannabis serait neurotoxique : il ferait perdre certaines capacités neuropsychologiques, qui ne seraient pas pleinement récupérées après l’arrêt de la consommation. A l’arrivée, un résultat leur fait sonner le clairon de la victoire : les individus ayant commencé à consommer du cannabis à l’adolescence et ayant été diagnostiqués au moins 3 fois dépendants au cannabis au cours de leur vie perdent 8 points de QI entre l’adolescence et l’âge adulte.

Entre les deux ? D’après eux, rien du tout : ils ont prouvé que le cannabis est bien neurotoxique quand il est commencé et à l’adolescence et poursuivi longtemps à l’âge adulte. Mais en réalité, entre les deux, il y a énormément de biais méthodologiques graves :

– les capacités neuropsychologiques sont évaluées avec le test du QI, qui évalue en fait les capacités cognitives,

– l’adolescence est définie par « à 18 ans »,

– la diminution et l’arrêt du cannabis sont confondus dans la même catégorie,

– les QI de départ sont très différents d’un groupe à l’autre (autant que les QI avant/après du fameux sous-groupe qui perd 8 points de QI),

– des facteurs parasites non pris en compte ou mal interprétés comme le niveau d’étude ou les consommations le jour des tests – des disparitions de sujets non-expliquées d’une partie à l’autre de la recherche,

– mais surtout, les résultats ne sont quasiment jamais significatifs car portant sur des sous-groupes de 10 à 30 personnes, bien loin des 1037 de départ.

Ce n’est pas la science le problème, mais ceux qui la manipulent et la font parler, comme une marionnette, leur « discours de la science » ! C’est aussi en utilisant la science pour démonter leurs constructions scientistes que nous pourrons faire valoir notre discours.

Quelques chercheurs consciencieux, et soucieux, commencent à dénoncer ces pratiques[1]. Nous pouvons citer Steve Perrin, directeur général et directeur scientifique d’un centre de recherches indépendant à but non-lucratif (ALS Thérapy Development Institute) qui, dans un article publié dans Nature le mois dernier (Preclinical research: Make mouse studies work), s’en prend vivement aux études sur la souris : « plus de 80% de traitements potentiels échouent quand on les teste sur les gens ». Pierre Barthélémy évoque une blague qui se dirait souvent dans la recherche biomédicale « On a tout guéri… chez la souris ». V. Johnson, à l’université du Texas, critique lui les méthodes statistiques bien trop laxistes. Partant de l’observation qu’une large partie des résultats des études retentissantes des quinze dernières années ne se sont jamais retrouvés après, il dit qu’il faudrait passer d’un seuil de significativité de 5% (que l’étude qui nous a intéressée n’atteint déjà presque jamais) à un seuil de 0,1% sous peine de remettre en question jusqu’à 25% des études publiées (Revisited standards for statistical evidence, PNAS, 2013). Dans la même direction, J. Ionnadis, épidémiologiste, dénonce lui les études génétiques, qui elles non plus, ne sont pas reproductibles (Why most published research findings are false (2005), PloS Med 2(8)) : « Les chercheurs prétendaient qu’ils avaient trouvé le gène de la schizophrénie ou de l’alcoolisme ou de je ne sais pas quoi, mais ils insistaient très peu sur le fait qu’il fallait reproduire [leurs découvertes]. Dès que nous essayions de les reproduire, cela n’y survivait pas la plupart du temps. Quelque chose comme 99% de la littérature n’était pas fiable ». Sur la dépression par exemple, 57 gènes ont été identifiés dans des recherches comme étant corrélés à cette maladie, aucun ne survit à la vérification par d’autres études.

Ces études vont dans le sens de notre démarche et de ce que nous reprochons à cet article en particulier (non-significativité des résultats, nécessité de la reproduire) et élargissent notre message à toute la recherche scientifique actuelle. Compréhension des phénomènes, études génétiques, élaborations des médicaments, tout est concerné par cette remise en question. C’est pourquoi, avec une rigueur toute scientifique, nous nous sommes attelés à écrire un article qui reprend et critique point par point cette étude, article publié dans le dernier numéro d’Alcoologie-Addictologie[2] (saluons d’ailleurs l’honnêteté qu’ils ont eue à publier cet article à contre-courant) et qui a pour vocation d’être diffusé largement à tous ceux qui utilisent et répandent très facilement les conclusions des études, souvent sans même en avoir lu le contenu, pour légitimer sous couvert de la science leurs opinions, quelles soient morales, politiques ou religieuses – en tout cas personnelles ; et pire, convaincre la société de faire de même. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait Rabelais : attention, la faillite nous guette.

Lire notre article « Analyse d’une étude sur le ralentissement neuropsychologique de l’enfance à la quarantaine chez des usagers réguliers de cannabis », par Coralie Haslé et Jean-François Perdrieau…

1. Voir le blog de Pierre Barthélémy sur Passeurs de Sciences sur lemonde.fr, qui évoque les 3 chercheurs dont je parle dans 3 articles : http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2014/04/13/ces-medicaments-testes-sur-la-souris-mais-qui-ne-soignent-pas-humain/ ; http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/11/13/une-etude-ebranle-un-pan-de-la-methode-scientifique/ ; http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2013/01/20/faire-une-depression-est-il-inscrit-dans-les-genes/

2.Haslé C., Perdrieau, J-F. (2014) Analyse d’une étude sur le ralentissement neuropsychologique de l’enfance à la quarantaine chez des usagers réguliers de cannabis. Alcoologie Addictologie 2014 ; 36 (1) : 43-48.

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