Jose Altamirano

En 1982 une petite fille a demandé à la première dame des Etats-Unis de lui dire ce qu’elle devrait faire si l’on lui proposait de prendre des drogues. Nancy Reagan lui a répondu d’un ton sec : « Just say no »[1]. Cet impératif sera ensuite le slogan d’une des plus grandes campagnes de prévention de l’abus de drogues qui fut appelée « La Guerre contre la drogue », dont l’orientation politique incluait la prohibition et la pénalisation de sa consommation, ainsi que l’aide et l’intervention militaire des Etats-Unis dans plusieurs  pays.

L’Equateur s’est éloigné de cette politique de criminalisation à partir de la Constitution de 2008. L’Etat  a dépénalisé la consommation de drogues et a défini les addictions comme « un problème de  santé  publique » (art. 364[2]). L’accent mis sur la prévention s’est maintenu. Actuellement l’objectif primordial du CONSEP (Conseil National de Contrôle des Substances Stupéfiantes), entité chargée de rendre efficace la politique concernant les drogues, est de « générer et d’accompagner les processus participatifs de prévention intégrale, sur les drogues, en se focalisant  sur les sujets et sur leur qualité de vie »[3]. Alors, si seulement le 0,6% de la population adulte dans le monde présente une « consommation  problématique » des  drogues[4], est-ce que la grande majorité des ressources ne devrait pas plutôt se destiner à la prévention qu’au traitement ?

En laissant de  côté  la discussion qui pourrait s’ouvrir autour du terme « traitement », je me  demande ce que l’idée de prévention implique. Prévenir veut dire anticiper la présence de quelque chose de potentiellement nocif, afin d’éviter son apparition (dans ce cas « la consommation problématique »). Quelle est la méthode pour y parvenir ? Bref, il suffit que quelqu’un investi d’une certaine autorité explique les raisons (éducation et information) selon lesquelles on ne doit pas abuser des drogues et qu’un autre, qui prendrait appui sur sa pensée consciente, refuse ce comportement.

Nancy reagan

La prévention fait écho à l’idée illuministe qui croit que l’homme changerait grâce à la  connaissance. Cependant, l’idée que l’homme changerait tout simplement parce qu’on lui dit de changer a été la stratégie propre au discours religieux, politique éducatif et même scientifique (ou « scientiste »). Il s’agit d’un idéal de domination qui a traversé toute l’histoire, le même idéal du maître déguisé sous différentes formes.

La prévention consiste à dire ce qu’il faut faire, à imposer un impératif catégorique, mais c’est un impératif pour le bien de l’autre et ce n’est jamais formulé autrement. Cette injonction ne consiste pas forcément à effrayer, c’est quelque chose de plus subtil qui peut prendre la forme d’une suggestion. Qu’est-ce que la psychanalyse nous apprend de la suggestion ? La suggestion post-hypnotique, le fait d’obéir à un ordre de l’hypnotiseur sans se souvenir du contexte où il s’est produit[5], témoigne de l’existence d’idées qui manquent de conscience mais qui ont l’intensité suffisante pour produire un acte, un acte déterminé par la volonté d’une autre personne. Néanmoins, la suggestion n’est pas  un privilège de l’hypnose, on la  trouve aussi dans toutes les foules et on peut même la considérer comme « un fait fondamental de la vie d’âme humaine »[6]. Nous obéissons tous, consciemment ou pas, à des ordres qui viennent d’ailleurs et cela provient du simple fait qu’avant de parler en notre propre nom, nous avons déjà été « parlés » ou « suggestionnés » par d’autres.

Mais que veut la prévention ? On pourrait dire, plus précisément, qu’elle cherche la contre-suggestion : changer un ordre par un autre, de la même manière qu’on change le programme  d’un ordinateur en changeant son software. Cependant dès que la nouvelle suggestion s’affaiblit (par exemple quand l’amour pour le leader d’une secte défaille, quand il se révèle n’être qu’un escroc), rien n’empêche que la suggestion précédente reprenne toute sa force. C’est là que l’alcoolique, une fois racheté par le pouvoir de la parole sacrée, reprend ses habitudes démoniaques.

Sans refuser le fait que contre-suggestionner, informer, ou rééduquer les émotions, soit, dans certaines circonstances, un effort remarquable et même nécessaire, la psychanalyse nous propose des arguments pour relativiser l’efficacité et signaler les dangers de cette façon d’aborder le problème.

Freud refuse l’idée que l’être humain cherche spontanément son bien. Ce n’est pas pour rien qu’il y a des cas où il y a consommation d’une substance à répétition, en l’absence même de tout plaisir. Freud découvre que les contingences douloureuses qui s’éternisent dans l’inconscient se réactualisent dans des tendances qui font mal et qui réclament leur dose de satisfaction indépendamment des idéaux qu’on utilise pour les combattre. Il découvre aussi la résistance au traitement comme « une force qui se défend par tous les moyens contre la guérison et veut absolument rester attachée à la maladie et à la souffrance »[7]. Croyons-nous sérieusement que les « addicts », comme on les appelle, ne savent pas consciemment que leur comportement est nocif ?

Injecter dans le patient un savoir quelconque, fût-il autorisé par tous les discours dominants, loin de pouvoir conjurer le mal, est, au mieux inutile, éthiquement discutable voire rédhibitoire dans la perspective de connecter le sujet avec son histoire. Le témoignage des patients ne dit pourtant que cela : la consommation est directement liée à l’échec du travail de l’inconscient. Cet échec se manifeste tout particulièrement dans les moments où ils sont convoqués à répondre en tant qu’êtres sexués. Les modalités de ces difficultés sont à chaque fois différentes. La répétition proprement dite est en relation directe avec un refus du savoir inconscient : « l’analysé ne se remémore absolument rien de ce qui est oublié et refoulé (…) il l’agit (…) il le répète, naturellement sans savoir qu’il le répète »[8]. C’est pour cela que l’analyste, « célèbre comme un triomphe de la cure le fait de réussir, par le travail de remémoration, à liquider ce que le patient voudrait éconduire par une action »[9]. Si l’on tient compte de l’importance de la relation du patient avec ce qui implique son propre dire, alors « on renoncerait à la peine inutile de convaincre le malade de la folie de son délire et de la contradiction qui l’oppose à la réalité, (…) c’est au contraire en reconnaissant ce noyau de vérité qu’on trouverait un terrain commun sur lequel pourrait se développer le travail thérapeutique »[10].

La psychanalyse ne cherche pas à « contre-suggestionner » mais plutôt à « dé-suggestionner ». C’est une structure discursive qui ne prescrit pas un nouvel idéal mais qui isole la cause. Pour Lacan « le discours psychanalytique se trouve très précisément au pôle opposé du discours du maître »[11]. Ce n’est pas pour rien que Freud  à arrêté d’utiliser l’hypnose et s’est mis au service de l’association libre qui nous apprend la soumission du sujet à une chaîne signifiante dont les chaînons manquants sont restitués dans le travail de la cure. Le  père de  la  psychanalyse  disait quelque  chose  qui est difficile à supporter par  les  idéaux de l’omnipuissance : qu’ « aucune des énigmes de la névrose n’est résolue par une activité d’esprit de l’ordre de la réflexion, par un effort de la volonté et de l’attention, mais qu’elle l’est seulement par l’observance patiente de la règle psychanalytique qui ordonne de mettre hors jeu la critique portant sur l’inconscient et ses rejetons »[12]. Freud sentait une « sourde opposition d’alors à cette tyrannie de la suggestion »[13], exercée dans le « rapport d’un être surpuissant à un être impuissant »[14]. Il reconnaissait que le transfert était le vecteur de la cure analytique, « en quoi il ne se distinguait pas de la suggestion mais aussi que ce pouvoir ne lui donnait la sortie du problème qu’à condition de ne pas en user, car c’est alors qu’il prenait tout son développement de transfert »[15]. L’analyste ne se sert pas de ce pouvoir mais le met au service de la production de ce qui a commandé la jouissance du sujet à son insu.

Dans ce  discours, il s’agit de la mise en relation de deux signifiants : le signifiant sous lequel le symptôme se manifeste (S2) et le signifiant latent, sa cause, le signifiant du souvenir traumatique refoulé (S1). Si la jouissance est commandée par le signifiant refoulé, alors il y aurait à se demander si en augmentant les sources d’information, ou en expliquant le danger ou la nocivité d’une conduite addictive, on pourrait toucher à sa cause. Peut-on prévenir quelques uns des problèmes qu’il pourrait avoir et qui le conduiraient à choisir l’alcoolisme comme modalité de jouissance par exemple ? Si l’on considère sur la jouissance comme une réponse au rejet d’un processus symbolique des problématiques historiques-vécues, si c’est « de la jouissance que la vérité trouve à résister au savoir »[16], il faut forcément admettre que l’intervention prophylactique, centrée sur le phénomène en tant que tel ou sur des a priori éducatifs, va se réduire à imposer les aspirations du thérapeute, de l’éducateur, etc. et refusera ce qui est primordial pour la psychanalyse : la parole singulière du patient.

Une différence fondamentale entre la psychanalyse et la médecine est le transfert de la supposition de savoir : celui qui sait n’est pas le médecin mais l’inconscient. Si l’objectif du traitement est la production des signifiants maître (S1) et s’ils ne se produisent que dans le parcours de la cure, alors celui qui écoute ne peut que se limiter à orienter la cure pour aboutir à ladite production, car de ces signifiants maître il ne sait rien (et le patient lui-même non plus).

Freud a perdu rapidement l’espoir qu’une accumulation de savoir mènerait à la guérison. Aussi, si l’expérience traumatique vécue effectivement par le malade était racontée au médecin par une autre personne (comme un parent par exemple), ce récit n’aurait aucun effet sauf celui de  provoquer un accroissement de la résistance : « le patient entend bien le message, mais ce qui manque, c’est l’écho (…) On a accru son savoir, mais par ailleurs on n’a rien changé en lui »[17].

La solution proposée à un problème déterminé contient en elle-même les présupposés sur ce problème. Si la solution, c’est la prévention, alors elle ne peut opérer sur le rapport de  jouissance avec une substance déterminée potentiellement addictive. La politique publique reproduit, sans le savoir, les présupposés de tout discours qui ne peut incorporer ce qui implique le concept d’inconscient sans perdre sa propre cohérence. Par exemple : les présupposés de la psychologie de la conscience ou de la conduite.

Dans la mesure où la prévention se cantonne au phénomène sans reconnaître la structure, l’idée de prévention n’est qu’une idéologie. L’idéologie se caractérise en ceci qu’elle n’interroge pas les présupposés qui la nourrissent et qui fondent la relation à la réalité pour  les individus qu’elle interpelle. Ils exécutent les présupposés idéologiques de la même manière que l’hypnotisé exécute l’ordre de l’hypnotiseur, dans l’amnésie du commandement. La reconnaissance idéologique nous donne « la conscience » de cette pratique incessante, « mais elle ne nous donne nullement la connaissance (scientifique) du mécanisme de cette reconnaissance »[18]. La prévention apparaît comme une solution car elle n’interroge pas ses présupposés fondamentaux, à savoir que les addictions seraient un problème de conduite, de manque d’information, d’éducation, etc.

Faire l’économie de la critique de l’idéologie est une manière sûre de renforcer son conditionnement : quand on annule la possibilité de produire un signifiant maître (S1), celui-ci ne disparaît pas pour autant. Il fait au contraire retour sous la forme d’un impératif de jouissance qui majore le comportement qu’il prétend traiter.

Critiquer l’idéologie en question est donc le préalable nécessaire pour sortir de ce cercle vicieux. Les concepts de la psychanalyse permettent de déjouer les impasses de l’idéologie de la prévention. Sans quoi, nous nous limiterons donc à continuer d’opposer sans fin le « Just say no! » de la prévention au « Just do it ! » de l’addiction.

 

REFERENCES

Livres :

Althusser, L. « Idéologie et appareils idéologiques d’État », Positions, Paris : Etitions sociales, 1976.

Freud, S. « Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique », Œuvres complètes, Volume XI, Paris : PUF, 1998.

Freud, S. « Constructions dans l’analyse », Œuvres complètes, Volume XX, Paris : PUF, 2010.

Freud, S. « L’analyse finie et l’analyse infinie », Œuvres complètes, Volume XX, Paris : PUF, 2010.

Freud, S. « Psychologie des masses et analyse du moi », Œuvres complètes, volume XVI, Paris : PUF, 1991.

Freud, S. « Remémoration, répétition et perlaboration », Œuvres complètes, Volume XII, Paris : PUF, 2005.

Lacan, J. « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, Seuil, 2001.

Lacan, J. « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Seuil, 1966.

Lacan, J. Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1991.

Loizeau, Pierre-Marie. Nancy Reagan: The Woman Behind the Man (1984). Nova Publishers, pp. 104–105

Internet:

 

http://www.asambleanacional.gov.ec/documentos/constitucion_de_bolsillo.pdf

http://www.consep.gob.ec/mision/

Naciones Unidas, “Informe mundial sobre las drogas 2012”, in: http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/WDR2012/Executive_summary_spanish.pdf

 



[1] Loizeau, Pierre-Marie. Nancy Reagan: The Woman Behind the Man (1984). Nova Publishers, pp. 104–105

[3] http://www.consep.gob.ec/mision/

[4] Naciones Unidas, “Informe mundial sobre las drogas 2012”, in: http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/WDR2012/Executive_summary_spanish.pdf

[5] Par exemple : on ordonne à l’hypnotisé qu’au moment de sortir de l’état hypnotique, il devra dire n’importe quel mot chaque fois qu’il écoute un craquement. L’hypnotisé béit, mais il ne souvient pas d’avoir entendu l’ordre de l’hypnotiseur et il explique sa conduite a travers des rationalisations.

[6] Freud, S. « Psychologie des masses et analyse du moi », Œuvres complètes, volume XVI, Paris : PUF, 1991, p.27

[7] Freud, S. « L’analyse finie et l’analyse infinie », Œuvres complètes, Volume XX, Paris : PUF, 2010, p. 44

[8] Freud, S. « Remémoration, répétition et perlaboration », Œuvres complètes, Volume XII, Paris : PUF, 2005, p.190

[9] Freud, S. « Remémoration, répétition et perlaboration », Œuvres complètes, Volume XII, Paris : PUF, 2005, p. 193

[10] Freud, S. « Constructions dans l’analyse », Œuvres complètes, Volume XX, Paris : PUF, 2010, p.72

[11] Lacan, J. Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse. Paris : Seuil, 1991, p.100

[12] Freud, S. « Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique », Œuvres complètes, Volume XI, Paris : PUF, 1998, p.154

[13] Freud, S. « Psychologie des masses et analyse du moi », Œuvres complètes, volume XVI, Paris : PUF, 1991, p.28

[14] Freud, S. « Psychologie des masses et analyse du moi », Œuvres complètes, volume XVI, Paris : PUF, 1991, p. 53

[15] Lacan, J. « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Seuil, 1966, p.597

[16] Lacan, J. « De la psychanalyse dans ses rapports avec la réalité », Autres écrits, Seuil, 2001, p.358

[17] Freud, S. « L’analyse finie et l’analyse infinie », Œuvres complètes, Volume XX, Paris : PUF, 2010, p.34

[18] Althusser, L. « Idéologie et appareils idéologiques d’État », Positions, Paris : Etitions sociales, 1976, p.112

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