Pierre Sidon

La clinique aujourd’hui, c’est les échelles : pas d’entretien avec un patient : on fabrique un questionnaire, il le remplit in abstentia, on le lit ; de préférence plus tard. Bien sûr on se serrera encore la main, on se parlera encore un peu pourquoi pas – small talk -, mais on limitera ainsi, pense-t-on, tout phénomène subjectif parasitaire susceptible d’interférer dans « l’observation », soit toute parole potentiellement contaminante du champ stérile de la science. Cette perspective méthodologique permettrait enfin au domaine des sciences humaines de se hisser au niveau de fiabilité des sciences dures.

C’est dans ce courant qu’une étude a été réalisée par le Dr Florence Vorspan (Csapa Espace Murger, hôpital Fernand-Widal, AP-HP, Paris et Neuropsychopharmacologie des addictions, Inserm U705, CNRS UMR 8206 PRES, Sorbonne Paris Cité) : « phénomènes psychotiques transitoires induits par la cocaïne », parue dans SWAP n°70. Résultats : on a donc corrélé quelques symptômes considérés comme « indésirables » ((hallucinations, idées délirantes et modifications comportementales) à la prise du produit ainsi qu’observé leur diminution lors de la prise en charge CSAPA (on démontre au passage que le suivi par des professionnels, ça marche ; on est rassurés.)

Une question surgit néanmoins : pourquoi s’est-on contenté de faire passer ce questionnaire sans explorer la présence de ces symptômes en dehors de toute prise de produit ? Et plus encore : pourquoi n’a-t-on pas utilisé ce même questionnaire pour explorer l’histoire du sujet avant même la prise de tout produit ? Il est certain qu’on aurait pu, par ce même moyen, repérer les mêmes symptômes recherchés en tant qu’ « effets » du produit, en dehors de toute prise de produit. Nous proposons une hypothèse : la raison est contenue dans le titre même de la recherche : « effets transitoires induits par la cocaïne ».

Cette recherche fait en effet résonner des significations substantialistes : l’hallucination comme produite par la substance. Cette conception de l’hallucination rappelle le fameux débat clinique psychose v.s hallucinose des buveurs même si elle ne va pas jusqu’à poser la question : est-ce le produit qui cause les hallucinations ou y a-t-il, sous-jacente, une structure psychique particulière à même de les produire ? Du même coup, l’on comprend l’absence criante de repérage, dans cette étude, des effets apaisants, pourtant classiques, de la cocaïne. Les seuls  effets « positifs » mentionnés – « le sentiment de toute-puissance » et « l’accélération psychique » – sont évoqués dans l’introduction. Ils sont d’ailleurs suivis d’un « etc. » équivoque. Mais pour être « positifs », ce n’en sont pas moins des symptômes potentiellement menaçants pour la société. Tandis que l’apaisement et le calme paradoxal rapportés par certains sujets lors des prises de cocaïne, et qui peuvent même coexister avec les symptômes précités, sont complètement passés sous silence. Seraient-ils susceptibles de plaider en faveur du produit illicite ? d’en justifier et d’en comprendre la consommation ? Et y verrait-on quelque risque subversif ? L’idée au contraire qui résulte de la méthodologie choisie dans l’étude, c’est que le produit génère une maladie mentale, et, par retour :

– qu’il y a bien une telle chose que « la maladie mentale »,

– que celle-ci est de cause organique, voire chimique.

Au final, l’étude participe donc bien, en dépit de sa méthodologie prétendument scientifique » à l’écriture d’une mythologie contemporaine – une mystification au sens de Roland Barthes – et cette mythologie est une croyance, ce qui lui donne un statut, au fond, religieux.

Mais quelle importance ce débat a-t-il, dans la pratique clinique ? Après tout, l’on pourrait se réjouir que l’étude se soit attachée à repérer des symptômes psychotiques et à envisager de les traiter, ce qui est déjà assez rare pour être souligné. En effet, la nosologie s’était largement concentrée depuis les années 90, « années Prozac », sur la dépression au point même de faire des anciennes psychoses un simple facteur de gravité du syndrome dépressif. Il en avait résulté une acculturation en clinique, un affaissement éthique et un appauvrissement en thérapeutique. Néanmoins nous ne trouvons pas de motif de nous réjouir complètement de cette étude parce qu’en cultivant l’idéologie qui est la sienne, elle manque une occasion rêvée de témoigner que la toxicomanie est une pratique de jouissance qui trouve ses raisons et sa justification dans un état problématique du sujet, un malaise préexistant parfois voilé au sujet lui-même, et que cette pratique, fut-elle souvent dangereuse voire au final dramatique, apporte, au-moins temporairement, des solutions indubitables à des impasses subjectives.

Le décorum d’allure scientifique – les statistiques – de l’étude, voile donc le préjugé qui rétrécit le champ d’observation et fait perdre au chercheur toute chance de réorienter son travail : il s’agirait par exemple de se remettre à écouter les patients plutôt que de leur faire remplir des questionnaires, d’être attentif à l’énonciation d’un seul plutôt que de compiler les énoncés préformés, de publier des monographies plutôt que de produire des statistiques. On imagine que la pratique clinique relative à cette impasse conceptuelle ne permet pas le meilleur abord qui soit des patients souffrant de ces difficultés.

Mais renoncer à cet abord scientiste serait accepter que ces difficultés, souffrances et impasses de ceux qu’on appelle « nos patients » sont bien humaines et non pas cérébrales, normales et non pathologiques, qu’elles sont aussi bien celles du praticien et de ses proches que desdits malades. Plutôt que de faire face à cette réalité, au fond aussi insupportable au scientifique qu’à ses patients, on préfère boucher ses oreilles, interposer entre le patient et soi (selon l’expression de Lacan, dans son Petit discours au psychiatre) quelques grilles d’évaluation et regarder ailleurs.

Au fond, face à ce même réel insupportable, la seule chose qui sépare le psychiatre chercheur et son patient, c’est la nature des lignes qu’il tape : cocaïne pour les uns, chiffres pour les autres. Après tout…

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