Quand l’addiction au chiffre produit la même sorte de liquidation de l’humanité que n’importe quelle addiction un peu sérieuse…

Cynthia Fleury, chronique parue dans le quotidien l’Humanité du 12 mars 2014

Fallait-il 16 milliards de dollars pour que la perplexité gagne enfin les consommateurs quant à leur utilisation non protégée des technologies de la communication et de l’information ? Le rachat de WhatsApp, application de messagerie instantanée, par Facebook a alerté les plus naïfs. WhatsApp, c’est plus de 450 millions d’utilisateurs, chaque mois. Et c’est par jour 19 milliards de contenus envoyés, et quasiment le double reçus. Le tout, avec des procédures d’anonymisation sans aucune efficacité. Mieux que la Stasi. Au même moment, l’application Viber, sœur jumelle de WhatsApp, était rachetée pour 900 millions de dollars. La course aux données personnelles est le nouvel eldorado.

Devant tant de ferveur non dissimulée de la part de Facebook, autre grand apôtre du big data, les groupes de défense de la vie privée ont décidé de déposer un recours contre ce rachat auprès de la Federal Trade Commission (États-Unis) pour vérifier quelles sont les protections mises en place contre « les pratiques injustes et trompeuses de collecte de données ». Le simple montant de la somme est une réponse.

Big data. La révolution des données est en marche, de Mayer-Schönberger et Cukier (Robert Laffont, 2014), décrit assez bien le renversement provoqué par cette innovation que certains ne jugent qu’incrémentale. Principale révolution, celle-là même de notre façon de penser, jusqu’au fait de ne plus penser, dans la mesure où préférer laisser les big data décider et anticiper sera de plus en plus tentant, et surtout imposé par les nouvelles pratiques managériales.

Explication : « Avec les big data, il ne s’agit pas d’apprendre à un ordinateur à penser comme les êtres humains, mais d’appliquer des règles mathématiques à des ensembles de données pour en inférer des probabilités (…). Si ces systèmes sont capables de donner des bons résultats, c’est parce qu’ils fondent leurs prédictions sur l’exploitation de grands volumes de données. En outre, ils sont conçus pour s’améliorer, en notant quels sont les signaux et caractéristiques les plus pertinents au fur et à mesure qu’ils reçoivent de nouvelles données. » Autrement dit, la corrélation prend la main sur la causalité, ou plutôt montre à quel point notre notion de la causalité n’est souvent qu’un raccourci cognitif et qu’une illusion de connaissance, en fait une simple corrélation. En 2008, Chris Anderson déclarait tout bonnement que « le déluge de données rend(ait) la méthode scientifique obsolète », rien de moins que « la fin de la théorie ». En lieu et place de la défunte, l’analyse statistique de pures corrélations – qui, c’est vrai, repose sur des théories informatiques.

En quoi est-ce problématique pour la liberté individuelle et les droits citoyens afférents ? Le déplacement des problématiques de la vie privée à celui de la probabilité permet de faire pénétrer les algorithmes dans la vie quotidienne et intime, par exemple prédire pour un individu la probabilité qu’il ait une crise cardiaque (« et donc une prime d’assurance plus forte »), « celle du non-paiement d’un prêt hypothécaire (avec le risque de se voir refuser un prêt), ou celle de commettre un crime (et d’être éventuellement arrêté préventivement) ». On nage en science-fiction ? Pas vraiment. « Que se passerait-il si demain un médecin ne devait décider d’une intervention médicale qu’à la condition de s’appuyer sur un diagnostic issu d’un ensemble de données concernant le patient ? La cause probable, norme du système judiciaire, devra-t-elle se transformer en cause probabiliste ? » Alors, la liberté, 
un problème de big data ?

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