Lecture de la tragédie de l’orphelin de la Chine de Voltaire dans le salon de madame Geoffrin, Anicet Charles Gabriel Lemonnier, 1812, Château de Malmaison, Rueil-Malmaison.*

Elisabetta Milan-Fournier

La première des Conversations cliniques organisées par le groupe TyA-Grand Paris en association avec l’Envers de Paris et l’Association Cause freudienne Île-de-France a eu lieu le lundi 3 mars 2014, dans la belle salle courtoisement mise à disposition au CSAPA La Corde Raide par l’Union pour la Défense de la Sante Mentale.

Pour cette première soirée, quarante professionnels (du corps médical, psychologues et travailleurs sociaux…) exerçant dans des institutions dites d’addictologie ont participé à ce premier rendez-vous clinique qui laisse présager de travaux à venir passionnants. Le groupe du TyA-GP a proposé d’aborder les différentes questions posées par l’intervention en addictologie en différenciant deux temps : un temps d’approche plus spécifiquement clinique – selon l’orientation psychanalytique – et un temps de nouage de ces enjeux cliniques aux dimensions éthique et politique que le travail institutionnel fait régulièrement émerger.

Les cliniciens et les intervenants sociaux qui exercent dans le secteur de l’addictologie font face à une véritable révolution de l’orientation thérapeutique, non seulement au niveau de la pratique mais aussi de l’idéologie qui la soutient. On sait que l’apport de l’orientation psychanalytique est régulièrement minimisé voire ignoré face à la prise de pouvoir des courants cognitivistes et « humanistes » qui clament haut et fort que la psychanalyse est inefficace dans le champ des addictions.

La « nouveauté » est que les « nouvelles recommandations » des spécialistes en la matière (entre autres Jean-Pierre Couteron, psychologue et Président de la Fédération Addiction), mettant  en premier plan l’abord sociologique viennent attaquer la prise en charge clinique tout court. Il s’agirait avant tout de mettre l’accent sur une forme de rééducation généralisée de la société avec un progressif vidage de l’intervention du clinicien, forcé de s’aligner sur la logique standardisée qui prime. Ce point a été plus particulièrement souligné par Pierre Sidon et son intervention a été amplement reprise par les personnes présentes dans la salle. Plusieurs  professionnels du champ des addictions (CSAPA, Milieu pénitencier…) ont témoigné de la demande grandissante d’une prévention massive auprès d’un public de plus en plus jeune, en provenance des autorités de tutelle. Cette question sera reprise et travaillée plus amplement lors de la prochaine Conversation clinique du 31 mars prochain consacrée aux idéologies et aux pratiques de prévention.

Stéphanie Lavigne a retracé rapidement, en guise d’introduction, les étapes de constitution et d’élaboration de ces Conversations cliniques. Elle a ensuite commenté le texte écrit de Pierre Sidon (présent sur ce site) en faisant ressortir certains points saillants. Si le « faire conversation » est le propre de l’homme, ainsi que l’histoire de la philosophie nous le montre par exemple, peut-on dire que le toxicomane se prête à cette forme d’échange sans problèmes ? Rien n’est moins sûr, sauf sous une forme anonyme… Elle remarque que le plaisir de « causer » n’a pas lieu d’emblée n’est pas fréquent chez les personnes dites addictes. Elle a mis en valeur ce point du texte de Pierre Sidon : en addictologie, actuellement, la conversation clinique absente laisse le champ ouvert à la prolifération des thérapies ou aux interprétations sociologiques, voire génétiques, qui ont comme corollaires la recherche du médicament pouvant « guérir » de l’addiction… Pierre Sidon a répondu en soulignant la différence entre cette vision technocrate et scientiste du suivi en addictologie et le repérage par Jacques Lacan des transformations dans le champ social. Dans le premier cas il y a un véritable « vidage » de la clinique : puisque l’addiction devient le problème de tous, la cause en est déplacée du sujet vers la société, « addictogène » donc, qu’il faut véritablement rééduquer. Quid alors du psychologue et du clinicien dans ce contexte où le prévenir et l’éducatif prend le pas sur l’acte de soin ?

Rien à voir avec « la montée au zénith social de l’objet a »  de Lacan, où l’on reste en plein dans la clinique, qui est le champ du rapport à ce qui est unique, valable pour un sujet. Pas de vidage de la clinique donc dans le champ psychanalytique lacanien mais, bien au contraire, son actualisation au vu des transformations du nœud symbolique, réel et imaginaire dans le monde contemporain. Il a été également pointé la profonde contradiction entre le « Tous addicts ! » (tous soumis à l’addiction généralisée) et les messages fortement trash d’une campagne publicitaire anti drogue d’influence anglo-saxonne. Cette forme de prévention est mise en exergue par toute la presse de l’hexagone « comme parole de vérité », a constaté Stéphanie Lavigne. Par la suite, à-partir d’une évocation de la clinique de l’anonymat des groupes de fraternité qu’a commencé à aborder Pierre Sidon dans son texte, a été posée l’épineuse question concernant la différence entre alcoolisme et toxicomanie, notamment en rapport à la question du choix d’objet. Ce premier temps de la Conversation clinique, centrée sur l’aspect politique de la question, a été suivi par un temps de réflexion autour d’un cas clinique présenté par Vincent Calais.

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* Illustration : on distingue dans le tableau :  À l’arrière-plan, de gauche à droite figurent Gresset, Marivaux, Marmontel, Vien, Thomas, La Condamine, l’abbé Raynal, Rousseau, Rameau, Mlle Clairon, Hénault, le duc de Choiseul, la statue de Voltaire [dont on lit « l’Orphelin de la Chine »], d’Argental, Saint-Lambert, Bouchardon, Soufflot, Danville, le comte de Caylus, Bartolomeo de Felice, Quesnay, Diderot, le baron de l’Aune Turgot, Malesherbes, le marcéhal de Richelieu, plus loin : Maupertuis, Mairan, d’Aguesseau, Clairaut le secrétaire de l’Académie enfin. Au premier rang, de droite à gauche, devant Clairaut : Montesquieu, la comtesse d’Houdetot, Vernet, Fontenelle, Mme Geoffrin (1699-1777), le prince de Conti, la duchesse d’Anville, le duc de Nivernais, Bernis, Crébillon, Piron, Duclos, Helvétius, Vanloo, d’Alembert derrière le bureau, Lekain en train de lire, plus à gauche Mlle de Lespinasse, Mme du Bocage, Réaumur, Mme de Graffigny, Condillac, tout à gauche Jussieu, devant lui Daubenton, et enfin Buffon. Source : Wikipedia.

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