Luc Miller, mathématicien – Paru dans Le Nouvel Âne, hors série n° 2, 9 avril 2005 et sur le site de la SARP

« Quant aux thérapies psychanalytiques, elles ont été évaluées de façon très incomplète, sur la base de données difficilement interprétables », tempère ce pédopsychiatre hospitalier, directeur du laboratoire « Innovation méthodologique en santé mentale » de l’université Paris-XI. » Ces lignes sont extraites de la page « Psychologie » du Monde daté du 9 mars 2014. Elles rapportent les propos du biostatisticien membre de l’équipe d’expertise collective de l’Inserm qui a rédigé Psychothérapie, trois approches évaluées. Ces propos manquent cruellement de perspective. Sont-elles vraiment tempérantes, ces paroles d’une autorité étonnamment ouverte et peu autoritaire ? Elles ne sont lénifiantes que pour le lecteur qui n’est pas averti de la culture évaluatrice.

Outre-Atlantique, la « Recherche en méthodologie et évaluation » est aujourd’hui une discipline établie, comme l’atteste la liste des Centres et Instituts universitaires qui s’y consacrent (www.eval.org). En France, cette Utopie nocive mérite d’être mieux connue pour être mieux combattue.
Qui a lu le Professeur M.K. Trochim, de l’Université de Cornell, reconnaîtra dans ces paroles de prime abord tempérantes l’engrenage infernal de l’Évaluation : « We will openly acknowledge our limitations and recognize that what we learn from a single evaluation study, however well designed, will almost always be equivocal and tentative » (Research Methods Knowledge Base, 2002, accessible sur la toile).
Rien d’inattendu, donc, à ce que l’évaluateur reconnaisse avec humilité l’inadéquation de son travail, du moment qu’il assène en même temps d’autorité qu’elle ne saurait être que partielle et temporaire.

Une formule du même Bernard Falissard conclut l’article du Monde : « Cette expertise est une base de départ. »
Minimiser la portée d’une première évaluation, c’est mieux faire accepter son principe, c’est en amorcer en douceur le processus itératif infini de l’Évaluation, dont le modèle est la boucle en feed-back de la théorie de l’automatique (cf. Cybernetics, or control and communication in the animal and the machine, 1948, Norbert Wiener, et les conférences Macy la même année, Circular Causal and Feedback Mechanisms in Biological and Social Systems).
L’étude évaluatrice se présente comme un produit de consommation courante, bon marché, fiable, et accessible à tous. Elle défie toute concurrence, et se fait fort de garantir au commanditaire, pour résoudre les difficultés qu’il rencontre, un résultat autorisé à un prix dérisoire. Elle se facture à bas prix, à l’unicité itérative, sans devis pour l’infinité d’itération qu’elle engage.
Anti-élitiste par populisme, la culture de l’évaluation propose une conversion à la portée de tout le monde, sans pré-requis ni effort intellectuel. Tel le trou noir, elle attire à elle, et en elle, à la mesure de sa vacuité substantielle.
L’Évaluation est une forme totalisante : tout est affaire d’Évaluation, et l’Évaluation est l’affaire de tout le monde.

Ce passage de la Synthèse complète de l’expertise Inserm est de même facture : « En psychothérapie, les mesures de l’efficacité d’une thérapie portent souvent sur des caractéristiques subjectives. Même pour des caractéristiques subjectives, on peut recourir à un système numérique permettant de quantifier une amélioration clinique (à partir de questionnaires ou d’échelles). Il est vrai que la validité de ces mesures est plus facile à démontrer si ces dernières ont été adaptées à la psychothérapie étudiée. » Sous couvert d’une concession, il est affirmé que la validité de la numérisation de la subjectivité est démontrée !
À quoi tenez-vous, qui vous paraît antithétique à l’Évaluation ? Vous trouverez qu’elle a déjà dénaturé cela pour l’évaluer, comme j’en ai fait l’expérience.
L’un des fondateurs de l’Évaluation est docteur en mathématiques. La « Key Evaluation Cheklist », qui opère sur tout sujet comme « evaluand », selon sa formule, fait référence. Eh bien, Michael Scriven a récemment osé s’attaquer à l’esprit critique : il lui a suffit de placer le jugement évaluatif au coeur de ce concept pour expliquer comment il se laisse mesurer par le « multiple-rating item » (Critical Thinking: Its Definition and Assessment, A. Fisher et M. Scriven,1997).

Plus intrigant pour moi fût d’apprendre que ce Bernard Falissard, exécuteur talentueux de la propagande évaluatrice, était un camarade polytechnicien.
J’avoue un a priori favorable envers ceux qui s’écartent un tant soit peu des sentiers battus au sortir de notre École. En visitant sa page personnelle sur la toile, j’allais de surprise en surprise, jusqu’à découvrir ses deux exposés faits à l’« Atelier de clinique contemporaine et de recherche en psychiatrie » (téléchargeables).
Le premier, L’informalisable et la sémiologie psychiatrique, daté du 18 octobre 1997, s’achève sur Lacan, présenté comme une issue aux impasses épistémologiques de la formalisation en psychiatrie.
Le second est tout entier consacré à Lacan. Il commence par ces phrases révélatrices du contexte : « Quelle drôle d’idée de s’intéresser à Lacan. Il faut quand même quelques mots de justification. »
B. Falissard y prend le parti de Lacan contre le scientisme de Sokal et Bricmont, ces deux physiciens théoriciens à l’esprit potache qui trouvèrent comique de reconnaître soudain des paroles familières à leurs oreilles aux détours de paroles rapportées de Lacan, duquel il ne connaissent, ni ne comprennent, ni ne désirent comprendre rien par ailleurs (Impostures Intellectuelles (Odile Jacob, 1997). Je connais cet effet comique depuis aussi longtemps que je parle des mathématiques devant mes amis littéraires.
Comment ce féru d’épistémologie psychiatrique en est-il arrivé à se faire une spécialité de mesurer la subjectivité en santé (Masson, 2001) ? Comment ce pourfendeur de scientisme peut-il avoir adopté la culture exaltée par Trochim ?
La culture de l’évaluation a vocation à absorber dans sa circularité toute résistance d’un problème ou d’un individu. Sa force réside dans la répétition. L’évalué qui regimbe à son tour évaluera, ou, faute de mieux, s’auto-évaluera. À l’aune de la psychanalyse, cette auto-évaluation est une machine à étouffer le désir.
Falissard se dit, dans Le Monde« convaincu que la psychanalyse est d’une valeur inestimable pour une pléiade de situations de souffrance psychique ». Gageons qu’il saura reconnaître, à la lecture du prochain livre blanc du Champ freudien sur le Rapport de l’Inserm, qu’elle est inévaluable, et rompre ainsi avec la culture de l’évaluation, qui n’offre à son propos qu’une impasse épistémologique.

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Illustration d’un panoptique, in Foucault, Surveiller et Punir

L’évaluateur ne représente rien ni personne. Il s’identifie à la main aveugle de l’objectivité. Son autorité n’est jamais reconnue par ceux qu’il évalue, car une telle élection constituerait, par principe, un biais de mesure. Il se présente comme le pur instrument du pouvoir discrétionnaire politique ou économique, tout en le laissant se défausser sur l’intangibilité de l’expertise. Bien qu’il soit porteur d’un authentique projet de société, l’évaluateur n’assume aucune responsabilité sociale.
Trochim écrit fièrement : « Cowardly reluctance of the evaluator to undertake a decision-making role […] protects the evaluator from taking responsibility for making decisions that should be left to those who have been duly-authorized — and who have to live with the consequences. »
La culture de l’évaluation est conquérante. « Our evaluation culture will be… anticipating where evaluation feedback will be needed rather than just reacting to situations as they arise. »
Il ne lui suffit pas que tout ce qui est humain aboutisse à l’évaluation. Elle se veut inhérente à tout ce qui est humain. « Our evaluation culture must continually strive for greater understanding of the ethical dilemmas posed by our research. Our desire for valid, scientific inference will at times put us in conflict with ethical principles… We need to be ready to deal with potential ethical and political issues posed by our methodologies in an open, direct, and democratic manner. »

Le moment évoqué par Trochim est arrivé, ici, chez nous, en France. Le Forum des Psys a soumis au débat politique la culture de l’évaluation. Ne laissons pas celle-ci dominer notre culture, et dénigrer impunément ce qui lui échappe par nature.

Ce qui est vraiment précieux n’a pas de prix.

 

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