Administration royale en 1719,  Julius Bernhard von Rohr.

Pierre Sidon, extrait de : « Leur Évaluation », in La psychiatrie en péril, Éditions ERES, 2006

L’Évaluation consacre l’immixtion d’un regard inquisiteur dans la relation thérapeutique, singulière et opaque, sous couvert d’une méthodologie posée comme intangible. Que ce soit l’Évaluation des Pratiques Professionnelles pour les praticiens, l’Accréditation ou l’Évaluation pour les institutions, le processus est voué à une répétition en série, infiniment inaccomplie dans sa quête asymptotique de complétude[1].

L’Évaluation ainsi constituée substitue aux anciens cadres de la loi, de la déontologie et de la formation, des contrats qui prétendent écrire tous les termes de la relation[2]. Symptôme d’un état de la civilisation où la parole ne constitue plus aucune garantie, c’est non seulement la prolifération d’une bureaucratie tatillonne, mais aussi l’extension d’un périmètre où ce qui n’est pas autorisé est interdit[3]. On n’est pas étonné de retrouver ici, dans l’expérience de l’Évaluation, ce que l’expérience clinique enseigne de la relation spéculaire lorsqu’elle règne sans le tiers médiateur de la Loi : le clinicien attentif repère alors sans mal l’émergence concomitante d’une voix extérieure parasitaire qui énonce l’être du sujet, l’injurie et le commande[4]. C’est ici, en l’espèce, une contremaîtrise qui se présente sous les atours d’un choix librement consenti (l’accréditation se demande), neutre (l’accréditation est effectuée par des pairs) et bienveillante (l’accréditation veut optimiser le bien de tous)… Et qui n’est rien de tout cela puisqu’elle énonce a priori que l’opérateur qu’elle prétend aider manque, faute, est un incompétent, un imposteur[5], voire un escroc[6], au point de mettre à mal une confiance légitimement acquise. Ce point est particulièrement gênant pour des professionnels aux prises, pour la plupart, avec des problèmes parmi les plus difficiles qui soient, mus par une vocation à l’origine d’un désir de formation qui ne tarit pas. On devra dès lors rechercher, comme la clinique nous l’enseigne, ce que cette imputation (l’autre est un escroc, un imposteur, un voleur…) révèle précisément de traits de caractère chez ses auteurs mêmes.


[1] D’où la condition relevée par Luc Miller comme consubstantielle de cette pratique : « Minimiser la portée d’une première évaluation, c’est mieux faire accepter son principe, c’est en amorcer en douceur le processus itératif infini de l’Évaluation », « Pour en finir avec l’Utopie évaluatrice », Le Nouvel Âne, hors série n° 2, 9 avril 2005.
[2] Jean-Claude Milner, La politique des choses, Navarin Éditions, 2005.
[3] Jacques-Alain Miller et Jean-Claude Milner, Voulez-vous être évalués, Grasset, 2004, p. 18. C’est que, précise Jacques-Alain Miller : « le contrat, c’est finalement un effort pour donner un statut symbolique au stade du miroir », là où au contraire « la loi suppose le tiers, le grand Autre », dans Voulez- vous être évalués, op. cit., p. 22.
[4] J. Lacan, Le séminaire, Livre III, Les psychoses, Le Seuil, 1981.
[5] Comme le suggèrent d’ailleurs fortement l’amendement Accoyer et ô combien ! le binôme Expertise collective de l’INSERM sur les psychothérapies-Les visiteurs du soi, Jean Cottraux, Odile Jacob, 2004. La présentation de l’éditeur du livre est à cet égard édifiante : « Le marché de la psychothérapie sans effet thérapeutique grandit de jour en jour. On compte actuellement plus de 210 écoles, courants et pratiques diverses, dont les résultats sont parfois incontestables, mais le plus souvent discutables, pour ne pas dire nuls… »
[6] Quant à cette notion d’escroquerie, voire de « fraude », on se rapportera avec intérêt à la littérature de certains historiens de Freud auxquels font référence quelques-uns des plus fervents partisans de l’évaluation en psychiatrie.
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