Vente d’esclaves à Rome, de Jean-Léon Gérôme.

Pierre Sidon

Que dire de l’extension contemporaine du terme d’addict dans le langage courant et de la colonisation de la clinique qu’il effectue ? Il faut déjà remarquer que l’immixtion du signifiant nous vient du génie de la langue américaine, la langue du pragmatisme, celle qui continue d’être, par excellence, celle des symptômes contemporains émergents[1]. Ainsi de la « Politics of Ecstasy » du psychédélique Timothy Leary, jalon excentrique de la mutation du surmoi contemporain en impératif de jouissance.

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Timothy Leary

Si l’on en croit le sociologue Max Weber, ce serait l’éthos protestant qui serait à l’origine de « l’esprit du capitalisme »[2]. Serait-ce du seul effet de « l’éthique de la besogne » ou s’agit-il d’une conception de la grâce dans laquelle l’appropriation du Jugement Dernier par l’homme permettrait le triomphe d’un capitalisme décomplexé ? Car si le succès ici bas est le reflet de l’amour de Dieu, alors nul besoin de préparer son âme et la voie est libre au « greed is good »[3]. Cette voie une fois ouverte à la production et à la consommation de masse, comment s’étonner que nous serions devenus « tous addicts » ?

Or l’origine du terme addict est du latin et il désigne, en droit romain, la réduction en esclavage de celui ou de celle qui ne peut honorer une dette.

L’individu contemporain, américanisé, « occidenté »[4], n’est-ce pas justement ce sujet immun à la dette, à la culpabilité, voué aux jouissances toujours renouvelées que lui procure la production accélérée des « objets plus-de-jouir en toc »[5] ? Ce sujet contemporain n’est-il pas celui qui ne fait plus ce « sacrifice de quelque petite mutilation que nous nous imposons »[6] au profit de « la morale sexuelle civilisée »[7] ? Quoi d’étonnant donc que cela s’écrive dans une langue anglaise celle dont Lacan évoquait sa « résistance à l’inconscient »[8] ? En tout cas, elle convient peut-être mieux à l’inscription du court circuit qui met en connexion directe le sujet divisé (Sbarré) et l’objet (a), tel que Lacan inscrit le shunt des circuits difficultueux du Discours de l’inconscient – qu’il appelle Discours du Maître et qui inscrit au contraire le passage nécessaire par le défilé du discours pour produire le plus de jouir.

Discours capitaliste

Nous sommes entrés de plain pied dans ce monde où l’offre de consommation ensevelit le manque sous une avalanche de prothèses. Les corps sont, dès lors, voués à des jouissances qui se passent du corps de l’autre. Et c’est ainsi que nous sommes donc tous addicts, addicts-à quelque objet, certains jusqu’à en dépendre jusqu’à la mort. Dans les cas les moins tragiques, cette consommation produit tout de même une jouissance qui azimute et shunte notre désir : fi ! des difficultés, des efforts… de la castration.

Psché découvre Eros

Psyché découvre Éros – Jacopo del Zucchi, commenté par Jacques Lacan, Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert, Seuil, 1991, chap. XVII, « Le symbole Φ », p. 278-287.

Mais alors, Amour qui naît de la castration, est-il endormi, intoxiqué ou définitivement ODed ? Cette question, c’est celle de la clinique moderne, celle qui nous est posée dans chaque situation, celle dont l’éthique nous commande de tenter d’en faire la question de chaque sujet qui souffre, à l’époque moderne, d’être l’esclave d’un Maître aussi invisible qu’universel : la consommation.

L’ « homme augmenté » qui vient, addicté aux prothèses, c’est donc en réalité un humain diminué, étouffé, spolié du manque à être qui fait le réel des « Äkta Människor »[9]. Lacan promet la sortie du Discours du capitaliste par la psychanalyse[10] : touche pas à mon réel ! C’est là notre écologie. C’est une écologie qui ne déteste pas l’homme et ne le voue pas à la revanche de la nature, une écologie dénaturée au contraire, qui saura faire avec la science et malgré elle, sans passéisme ni scientisme.

Tel est notre désir et ce chemin qui s’annonce est heureusement escarpé car comme nous l’enseigne Lacan, ce n’est pas qu’il est difficile de désirer, mais le désir est de difficulté[11].

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Image extraite de la série Äkta Människor


[1] “Les symptômes dans la civilisation sont d’abord à déchiffrer aux États-Unis d’Amérique”, Miller Jacques-Alain & Laurent Éric, cours “L’Autre qui n’existe pas et ses Comités d’éthique”, 20.11.96, inédit

[2] Weber M., L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2004

[3] Rand A., Atlas Shrugged, 1957.

[4] Lacan J. Le Séminaire, Livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, leçon du 12 mai 1971.

[5] Lacan J., Le séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, p. 188.

[6] Lacan, J., L´Angoisse. Séminaire 1962-1963.

[7] Freud, S.; La vie sexuelle, PUF, Paris, 1977.

[8] Lacan, Le Séminaire, RSI, Leçon du 11 février 1975.

[9] En suédois : « vrais humains », titre d’une série télévisée actuellement diffusée.

[10] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 520.

[11] Lacan J., « La direction de la cure », Écrits, p. 633.

 

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