Pierre Sidon

Tous les sujets que nous accueillons en institution, et notamment dans le dispositif résidentiel, tendent, ouvertement ou discrètement, vers une forme d’existence hors la loi : souvent sans domicile, sortant de prison, sans travail ni revenus, sans aucune couverture sociale, ils sont aussi souvent sans famille ni même ami désireux de les aider. Car dans leur quête de jouissance, ils s’affranchissent de l’autre, de son assentiment ou de son autorisation. Cette quête de jouissance qui court-circuite l’autre recourt à des expédients : les toxiques – notre spécialité – ou les toujours plus nombreux dispositifs ou prothèses à même de produire une jouissance en appareillant le corps. Ces pratiques essentiellement solipsistes court-circuitent donc le phénomène de la demande et son vecteur électif : la parole. Il s’agit rarement de mutisme, mais c’est le pacte de la parole qui est touché en son cœur et qui mine la confiance. Ainsi, nombre de demandes de soins résidentiels dissimulent-elles – maladroitement – de simples demandes d’hébergement – nous les acceptons comme telles car nous ne demandons pas qu’ils soient guéris avant même que de les soigner. Ils sont en fait, comme l’énonce Lacan pour le schizophrène, « sans le secours d’aucun discours établi ». C’est-à-dire que leur lien social est défait. Faut-il, dès lors, leur proposer une institution à leur image, détachée de tout lien social véritable, un groupe où accueillir leur liberté sans entrave ou, au contraire, une institution qui les contrarie ?

Ce qui résiste

La coercition autoritaire, qui fait l’histoire de l’humanité – et dont la (ré)éducation est un des noms -, ne peut pas tout. D’entre tous les phénomènes humains, il en est un en particulier qui résiste aux objurgations morales, hygiénistes ou humanitaires : c’est le phénomène de la compulsion, rebadgé sous le terme d’addiction. La compulsion s’impose au sujet qui en est le martyr. Face à cela, la société a suscité des solutions. L’enfermement et la coercition en furent bien entendu les premières, vérifiant l’assertion de Freud selon laquelle ce n’est pas tant le sujet qui souffre de la répression sociale (thèse de Foucault) mais bien lui, le sujet, qui suscite, dans le corps social et pour se limiter, des institutions de répression morale.

L’institution psychiatrique, issue de l’institution religieuse sécularisée sous forme hygiéniste avant de devenir médicale a constitué un premier dispositif organisé, issu d’un « Grand enfermement ». Ce fut certes une solution plus qu’honorable, protectrice des sujets et de la société au prix d’une privation de liberté. Suivirent les neuroleptiques, instaurant une modalité portable de cette privation, plus acceptable parfois. Concernant lesdits toxicomanes, et bientôt les addictés de toute sorte, le dispositif psychiatrique s’avérera inadapté : inopérant à obtenir une pacification au-delà de la période d’enfermement, source de contamination pour les sujets non toxicomanes pendant la période d’enfermement. En réaction, un mouvement militant contemporain du désaliénisme donna naissance aux institutions accueillant les toxicomanes. Dans ce mouvement, où l’antipsychiatrie joua un rôle majeur, on jeta, avec l’eau du bain (l’enfermement), le bébé : le savoir psychiatrique qui en était issu. La psychanalyse, qui postule que le savoir est à chercher du côté de celui qui souffre, y est naturellement pour quelque chose. De nouveaux types d’institutions, fondées sur le modèle communautaire et qui rejettent les savoirs constitués, apparurent.

La solution communautaire

De ce mouvement de déconstruction institutionnelle ainsi que des Anonymes anglo-saxons, sont issus ces groupes, communautés et groupes d’entraide, plus ou moins autogérés où règne l’identification au semblable : quelque soit l’étape à laquelle je suis dans mon parcours, je suis comme toi, mon semblable, serais-tu mon parrain ou mon filleul.

Est-ce seulement parce qu’il est économique que ce modèle fait florès et que le pouvoir le promeut, tant en psychiatrie qu’en addictologie ? Sûrement pas : il est de l’époque, et à l’image de la démocratie : c’est la traduction, dans le soin, du « tous égaux » issu de 1789. L’essor de l’entraide résulte ainsi de la relativisation et de l’éparpillement des idéaux, religieux, moraux, humanistes ou scientifiques, et de la dissipation de l’autorité et de la dévaluation de toute garantie qu’ils entraînent.

Dans la pratique, ce modèle se substitue donc à un lien social défait sans soumettre l’individu à aucune forme d’autorité – sinon à la régulation du groupe. On remarque seulement que la présence discrète d’une instance tierce persiste, celle de Dieu, dans la prière des Anonymes. Elle a toutefois le bon goût de ne pas se manifester. Quoi qu’il en soit, cette solution est des plus pragmatiques, conformément à son origine anglo-saxonne : si pour des sujets la loi est marquée du sceau de l’illégitimité, alors le lien social usuel est insupportable. La solution communautaire instaure donc un lien social horizontal, édulcoré, autonome, protégé et supportable. Des sujets peuvent ainsi se soutenir de ce lieu accueillant pour tenter des excursus dans la société où l’entraide, le réseau et la camaraderie continueront de les accompagner.

Semblable ou séparé ?

L’histoire des institutions communautaires a néanmoins, depuis les années soixante dix, rencontré l’impasse de son utopie : ce lien social horizontal qui définit la communauté est un lien qui unit de supposés semblables. Pour y parvenir, il fonde l’appartenance au groupe sur une identification imaginaire qui vise à araser les différences : nous sommes tous pareils, parce que tous malheureux, tous malades – ici « tous addicts ». Or il se trouve que les sujets que nous accueillons ont précisément choisi de dissoudre leur singularité dans le tourbillon de l’addiction. Leur proposer la solution de l’identification revient donc à traiter le mal… par le mal. Ou du moins de les considérer comme incurables. Ce n’est pas que cette solution manque de pragmatisme et de réalisme mais elle manque d’une utile ambition. Qui plus est, si cette identification est parfois la seule solution de ces sujets, elle peut aussi faire obstacle aux solutions singulières qui pourraient émerger et qui sont plus solides et plus durables. Ce sont aussi ces solutions singulières qui sont les plus utiles à la société et qui en constituent, bien souvent, le terreau fertile, du fait de leur créativité. Il est à noter à ce propos que la conception de l’addiction comme maladie organique est propre à faire vibrer l’idée d’adversité, du sort qui frappe au hasard, d’où sourd l’idée de Dieu. La solution communautaire, celle des Anonymes, est une donc solution qui fabrique de l’universel, et c’est « un universel facile » (J.-C. Milner), en tous points comparable à l’universel paulinien du catholicisme. Mais c’est ici plutôt un : « aidez-vous les uns les autres ».

Toute la société

L’Etat moderne, foncièrement endetté, y trouve son compte et favorise cette idéologie qui rompt avec celle de l’Etat providence. Mais c’est toute la société en vérité qui se trouve subir le même destin car le discours capitaliste fabrique cet individualisme où chacun se retrouve isolé face aux discours multiples et séparés des idéaux pluralisés. C’est une ségrégation moderne qui en résulte, où grandit le recours aux prothèses et aux identifications horizontales que nous avons décrites chez nos patients : identifications par groupes de consommateurs qui se substituent aux identifications aux idéaux. Dans la société de consommation de masse, nous sommes tous addicts, c’est-à-dire seuls. Faut-il simplement suivre ce mouvement ou y a-t-il néanmoins intérêt à maintenir des institutions ?

L’institution comme société réglée

La solution institutionnelle, issue des structures étatiques de guidance nées après guerre, a pour elle des moyens importants fondés sur des personnels qualifiés. Le dispositif institutionnel structuré qui fait le cadre de nos interventions a, quant à lui, les moyens de prendre en compte chaque sujet séparément afin de trouver ou d’inventer ces solutions avec lui : dans le groupe mais pas « en groupe ». Certes il s’agit, de fait, d’un accueil dans un « collectif ». Mais celui-ci est une société tolérante en réduction. C’est pourquoi le « seuil » d’entrée d’un Centre Thérapeutique Résidentiel s’avère plus élevé que celui d’une Communauté et que notre tolérance quant à l’abstinence est des plus basses. Ce faisant, le Centre Thérapeutique Résidentiel permet d’observer et de traiter, en situation d’immersion sociale, comme dans un tube à essai, l’insertion de chacun dans la société, dès lors qu’il n’est plus sous l’influence de son addiction. Nos capacités d’observation et de traitement sont élevées et elles peuvent assurer, à ceux qui le veulent, une prise en charge « sur-mesure » : c’est là notre « universel difficile ».

Pour réussir cette mission, notre institution se doit donc d’être structurée, tout comme la société dont elle procède. Les sujets accueillis y rencontrent donc ici tout ce qui leur fait difficulté dans la société, mais sous une forme attentive et tolérante à même de leur restituer comme le miroir de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont – nous usons de cet outil avec précautions tant il est vrai que la vérité blesse. Ainsi l’institution est-elle hiérarchisée et les rapports y sont codifiés : si tous contribuent au même but, chacun n’y exerce pas la même fonction. Nous exigeons donc de nous d’être au clair quant aux places et aux missions de chacun et attentifs aux glissements voire aux franchissements qui peuvent se produire, parfois insensiblement, dans son fonctionnement de « groupe humain ». Car aucune frontière n’est étanche : où s’arrête l’aide, par exemple, et où commence la complicité ? Nous estimons en particulier que si chacun contribue, dans nos institutions, à recueillir du matériel clinique et que si chacun use du verbe, tout le monde ne s’improvise pas psychothérapeute : l’éducateur fait avec le patient, l’assistante sociale exerce son expertise, le médecin prévient, dépiste et guérit les maladies, l’infirmière prévient aussi, dispense et soigne, la psychologue n’est pas le chef de service éducatif… Il nous faut d’autant plus repérer et ajuster notre position par rapport à nos patients, que leurs repères symboliques sont flous voire carents. Comment pourrions nous sinon maintenir une fonction d’aide et de soin qui ne bascule pas dans la confusion et où notre action se rabattrait sur une juxtaposition de volontés hétéroclites plus ou moins au fait de leurs motivations inconscientes ? Car dans ce cas, nous ne serions plus une institution mais ce groupe de pairs, d’entraide ou cette communauté, une famille voire, au pire, une foule.

Le tiers régulateur

C’est pourquoi nous ne travaillons jamais seuls et que, même dans une situation duelle, une instance tierce est toujours présente, en pensée sinon in presentia, dans le couple professionnel-patient. Quelle est sa fonction ? C’est une fonction sans signification, la fonction même de l’interposition, du tiers séparateur dans la relation qui, comme le nom de duelle le suggère, est une relation mortelle, celle du miroir, qui fait s’affronter le sujet à son alter ego. Or c’est précisément cette relation, la duelle, qui prévaut dans la rue, dans la prison, et dans tous les rapports que nos patients, sujets libres, tendent à installer lorsque la bride leur est laissée. Et c’est ainsi que nous mesurons notre capacité à tenir l’institution contre sa mise en coupe réglée, spontanée et immédiate dès que libre cours leur est donné.

Que pour quelque raison interne à notre fonctionnement – l’aspiration à la liberté est bien humaine -, pâlisse la référence à l’instance tierce, le respect de l’institution, de son organisation, de sa raison d’être et des moyens légitime de sa structuration, et c’est le transfert immanquable de cette fonction tierce manquante qui s’opère au profit du groupe de patients laissé à sa tendance : l’imaginaire déferle alors au point parfois de mener à la confusion – sinon à la fusion – entre usagers et professionnels. Car l’autorité ne repose plus alors sur la légitimité professionnelle, sur son savoir et son expérience mais sur la pire des valeurs, celle mafieuse de l’intimidation et de la force brute. S’instaurent alors immanquablement échanges variés, troc et trafics en tous genres, prébendes, consommations illicites et le style de vie et d’interlocution qui les accompagne. C’est ainsi que l’on voit par exemple s’installer, fidèle à son poste au salon dans tel Centre Thérapeutique Résidentiel, le caïd du moment dans un fauteuil idéalement placé à l’intersection des vues panoptiques imprenables : à sa gauche en enfilade sur l’entrée de la maison jusqu’à la grille et derrière elle la rue, et à sa droite, à 90° sur les baies vitrées du jardin. La position, très prisée, est parfois disputée par un semblable. Mais si l’institution fonctionne, l’observateur est lui-même repéré, et s’exerce immanquablement la régulation qu’une institution en bonne santé se doit de garantir aux publics qu’elle prétend aider.

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